• 7 février 2010 •

Tes soucis, ton mal

m’en charger et les cacher

derrière les montagnes

L’Asphalte 13 est en cours. J’ai des problèmes avec Seram dont les réactions ne sont pas toujours cohérentes. Je cogite aussi le morceau qui suivra l’Asphalte et qui devrait donner le point de vue de Claire, mais s’il s’annonce trop mal, je passerai peut-être directement à un autre, centré sur un des garçons.

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• 28 décembre 2009 •


Les autres morceaux

Jarvi trouva Claire assise à côté du lit de David endormi. Elle lui tenait la main pensivement, et eut l’air contente de pouvoir parler à quelqu’un.

- J’ai pris le relais de Monsieur Barazki, à sept heures et demie, il est allé dormir un peu, expliqua-t-elle.

Jarvi n’avait pas voulu lui faire peur, mais il avait vite compris que David n’allait pas vraiment mieux. Il semblait dormir paisiblement, mais si Barazki avait passé la nuit auprès de son fils, c’était plutôt mauvais signe, non ? Et puis, en s’approchant du lit, Jarvi avait vu, à travers l’espèce de chemise de nuit bleue translucide et à usage unique qui tenait lieu d’uniforme aux patients en milieu hospitalier, les petites électrodes adhésives oubliées sur le haut du torse de David.

Rester en observation pour la nuit pendant qu’on faisait «quelques analyses», comme c’était prévu initialement, n’impliquait pas un monitoring des fonctions cardiaques, sauf en cas d’aggravation dramatique de l’état du patient nécessitant un passage en soins intensifs ou en réanimation.

- Ils ne t’ont pas dit s’il allait pouvoir sortir aujourd’hui ?

- Non, ils n’ont rien dit. Mais… tu sais, j’ai l’impression qu’il va devoir rester encore cette nuit.

Elle avait l’air calme et résignée. De toute façon, Jarvi s’imaginait qu’après avoir été séparée de lui pendant des semaines, elle était plutôt soulagée de le voir sur un lit d’hôpital.

- Et toi, tu vas bien ?

Clair fut surprise par sa question. C’était peut-être un peu indiscret. Ou trop direct. Il s’en voulut de sa maladresse habituelle.

- Oui, ça va, merci.

Elle avait répondu en souriant gentiment, et il la soupçonna de prendre avec lui le ton patient et bienveillant qu’on prend pour répondre à un enfant qui aurait posé une question incongrue.

Il essaya de s’expliquer.

- Comme tu étais partie hier avec une infirmière dès notre arrivée, et que je ne t’avais pas revu, je me demandais si tout allait bien.

- Ca va, répéta-t-elle.

Il abandonna ses efforts, et s’assit sur une chaise laissée libre. Il était plus de huit heures et demie. Il se demanda si Sam serait au rendez-vous à dix heures, ou s’il avait menti.

Claire n’avait apparemment pas envie de parler. Il ne la connaissait pas bien, et se demanda si c’était à cause de sa question, ou si c’était pour ne pas réveiller David. En ce qui le concernait, c’était aussi bien de ne pas avoir à faire la conversation, mais il espérait qu’elle n’était pas fâchée ou contrariée, surtout s’ils devaient passer une partie de la journée au même endroit.

Il décida d’aller faire un tour.

- Je vais essayer de me trouver un café ou quelque chose.

Claire hocha la tête, sans le regarder. Il proposa :

- Tu veux quelque chose ?

Elle tourna la tête vers lui pour répondre :

-Non, c’est gentil, merci.

Elle avait pris son sourire bienveillant, à nouveau.

Il quitta la chambre et se dirigea vers le bout du couloir en espérant ne pas croiser son père. Il avait besoin d’avoir un peu la paix.

Il s’installa près d’une des machines à boissons du rez-de-chaussée avec un thé sucré et se demanda à nouveau si Sam allait venir comme il l’avait dit.

S’il était là, Jarvi allait-il oser lui demander de passer une nouvelle nuit chez lui ? Cela dépendait. Si Sam arrivait à nouveau à le mettre à l’aise et à lui donner envie d’être lui-même, Jarvi risquait de se laisser tenter. En fait, c’était un peu ce qui s’était passé la veille.

Par contre, s’il se protégeait derrière son ton ironique, et ses petites moqueries, oh, pas vraiment méchantes, mais qui lui permettaient de ne pas répondre réellement aux questions, s’il jouait son jeu d’acteur en somme, eh bien… Jarvi ne savait pas si c’était une bonne idée d’aller passer une seconde nuit chez lui. Surtout que, cette fois, il lui serait difficile de refuser un moment d’intimité, dans son lit ou dans son séjour – surtout que Jarvi n’aurait peut-être pas le courage de refuser.

D’un autre côté, dormir sur un lit d’appoint à deux mètres de son père, ici à l’hôpital ou chez son ami médecin, ça n’était pas une perspective ravissante non plus. S’il arrivait à dormir, évidemment…

Comme c’était compliqué.

Une autre question le turlupinait. Bien qu’il fasse entièrement confiance à Sam sur ce point, il craignait que son père ne soupçonne quelque chose en voyant l’infirmier sur les lieux alors qu’il était en repos.

Il préférait que Sam et lui ne se croisent pas : il avait l’impression, qui tenait presque de la superstition, que s’il les avait dans le même champ de vision, il n’arriverait pas à concilier d’un côté son existence telle que son père la connaissait, et de l’autre côté la relation qu’il avait nouée avec Sam.

Il essaya de s’expliquer d’où lui venait ce sentiment. Comme si les deux étaient totalement inconciliables, en fait. Comme si les deux réalités qu’ils engendraient ne pouvaient coexister sur un même plan.

Comme si chacune de ces deux personnes occasionnait chez lui une façon d’être bien spécifique, et que les deux Jarvi ne pouvaient coexister dans le même corps, ni dans le même cerveau.

Sa soirée et sa nuit chez Sam l’avaient-ils donc rendu si différent ? Il ne se sentait pas transformé, pourtant. S’il devait tirer un bilan de cette nuit, il était un peu embarrassé de découvrir qu’il avait pu coucher avec un garçon. Il en était peut-être un peu fier, aussi. Après tout, cela contribuait à prouver que sa réputation de loser et d’éternel puceau, qu’entretenaient certains à l’Ecole, était complètement à côté de la vérité. Etre capable d’avoir une aventure d’une nuit, et avec un homme en plus, avait quelque chose d’anticonformiste, et de subversif, qui lui plaisait bien.

Il y avait quand même autre chose. Il avait rencontré un homme qui l’avait attiré, et pas seulement pour son corps. Il y avait chez Sam quelque chose d’intéressant et d’attirant, difficile à définir. Jarvi l’avait trouvé… non pas séduisant, parce qu’il ne cherchait pas à plaire. Ni chaleureux, parce qu’il avait une tendance délibérée au cynisme et à l’ironie. Malgré cela, il était… Il était attachant. En tout cas, lui Jarvi, s’était attaché. Ce qui, d’après Sam, était con. Mais entre ce que Sam disait et ce qu’il pensait, il semblait y avoir un sacré mur.

Que Jarvi allait essayer de sonder si Sam venait.

Sur le coup de dix heures moins le quart, ne tenant plus en place, Jarvi remonta jusqu’à la chambre de David. Son père avait rejoint Claire.

Comme le voulaient leurs habitudes, il prononça en premier :

- Bonjour.

- Bonjour.

Les formalités du jour accomplies, son père se désintéressa de lui.

Histoire de se donner un peu de temps libre sans qu’on se demande ce qu’il faisait, Jarvi annonça :

- Je dois retrouver Seram tout à l’heure. Il sera de passage vers dix heures.

Comme son père n’émettait pas d’objection, Jarvi en profita pour poser la question fatidique :

- Si on doit passer encore une nuit ici, je peux dormir à nouveau chez lui ce soir ?

Après une seconde de réflexion, Clark répondit :

- Oui, mais si c’est lui qui te le propose.

Toujours à cheval sur les convenances. S’il savait… Mais cela ne gênait pas Jarvi : il avait l’accord paternel, c’était l’essentiel.

- Claire, tu devrais aller avec lui, ça te ferait du bien de sortir un peu d’ici.

Claire leva les yeux vers Clark, qui pointa son menton vers David :

- Tu sais, il ne va pas se réveiller tout de suite.

Elle hésita, puis se leva lentement :

- D’accord.

Elle n’était pas enthousiaste.

Jarvi ne l’était pas non plus : la présence de Claire n’allait pas lui laisser les coudées franches avec Sam. Mais il ne pouvait pas protester.

- On ira prendre un café, dit-il histoire de dire quelque chose, alors qu’elle récupérait son manteau avant de sortir.

Une fois dans le couloir, elle demanda :

- C’est qui, Seram ?

- Il est infirmier, il travaille dans ce service, mais aujourd’hui il est en repos. Il m’a tenu compagnie hier matin, et puis il m’a invité à dormir à son appart.

Il avait choisi ses mots prudemment et espérait que rien ne transparaissait. De toute façon, Claire n’avait pas l’air de l’écouter avec attention.

Ils descendirent jusqu’au rez de chaussée. Ils allaient arriver à l’entrée principale quand Claire s’excusa le temps d’aller aux toilettes, et il patienta aussi calmement qu’il put. De toute façon, ils étaient en avance.

Enfin, ils parvinrent à l’entrée, et Jarvi, traversé à la fois par la joie et par une sorte d’appréhension trouble, reconnut le dos de Sam, adossé à un des bacs à fleurs.

- Salut ! fit-il pour attirer son attention.

Sam se retourna, et fut visiblement pris de court par la présence de Claire. Il y eut une seconde de flottement, après laquelle Jarvi décida de procéder aux présentations :

- Claire, voici Seram, qui m’a invité chez lui hier soir.

Sam sourit poliment.

- Voici Claire, tu as dû la voir hier, continua Jarvi.

- Oui, je me souviens, fit Sam.

Il serra la main que Claire lui tendait, et dit simplement avec son grand sourire désarmant :

- Je m’appelle Seram, mais tout le monde m’appelle Sam.

Jarvi se souvint qu’il avait prononcé exactement les mêmes mots la veille. Ca devait être sa phrase fétiche pour mettre tout le monde à l’aise, ou quelque chose comme ça.

Une demi-seconde plus tard, il remarqua que la phrase n’avait pas sur Claire l’effet escompté. Elle avait froncé les sourcils et s’était un peu crispée, mais elle ne dit rien.

Sam les mena jusqu’au café où lui et Jarvi avaient discuté la veille, et ils reprirent la même table. Il demanda :

- Café, thé ?

Puis il alla commander les boissons à la femme derrière le bar pendant que Claire et Jarvi s’asseyaient côte à côte.

Claire n’avait pas retiré son manteau. Elle n’avait pas l’air à l’aise et Jarvi ne comprenait pas pourquoi.

Sam s’assit en face d’eux. Il avait dû remarquer quelque chose lui aussi, car il s’adressa directement à Claire :

- Quelque chose ne va pas ?

Elle le jaugea du regard en silence suffisamment longtemps pour que ce soit délibérément irrespectueux. Jarvi ne l’avait jamais vue comme ça.

Comme Sam ne disait rien et attendait, elle commença :

- Je ne suis pas du genre à faire de la diplomatie alors je vais y aller directement.

Jarvi ne put s’empêcher de penser que pour ce qui était du franc-parler, elle ne pouvait pas mieux tomber. Sam aussi esquissa un petit sourire.

Claire continua :

- Est-ce que vous avez dit à Jarvi que vous êtes homo ?

A suivre.

• 23 décembre 2009 •

J’essaye de poster le 12b dans la semaine.


Les autres morceaux

- Tu comptais partir sans dire au revoir ?
Même tout juste sorti du lit et sans sa dose de caféine, Sam avait déjà son petit ton sarcastique. Il disparut dans la cuisine sans attendre la réponse et mit en route la cafetière.
Jarvi termina de fourrer les piles de linge repassé dans un grand sac avec un léger soulagement : quelques instants plus tôt, il s’était demandé s’il devait réveiller l’infirmier avant de partir, ou lui laisser un petit mot – et lequel ? Ou partir sans un mot.
Il avait récupéré ses quelques affaires et était prêt à partir, mais il laissa Sam boire quelques gorgées de café avant de lui répondre.
- J’hésitais à te réveiller. Tu dormais bien.
Il s’en voulut de dire cela comme s’il se cherchait une excuse. Il aurait voulu lui poser des questions, lui parler de la nuit, mais n’en trouvait pas le courage.
- Tu n’as rien oublié ?
Sam n’avait pas l’intention de faire traîner leur conversation. Il était peut-être pressé de se retrouver seul chez lui. Jarvi n’avait pas l’intention d’être un encombrement, et c’était aussi bien s’il n’avait pas à s’éterniser, mais être évacué aussi rapidement avait quelque chose d’un peu blessant.
- Je passerai à l’hôpital tout à l’heure, vous serez sûrement encore sur place ?
- Sûrement.
Peut-être qu’il aurait l’occasion de lui parler un peu plus. De lui faire part de sa sensation de malaise et d’insatisfaction. De cette impression d’être resté sur sa faim.
- Si tu ne veux pas, dis-le.
- Si, si, assura Jarvi. Mais… Ca t’arrive souvent d’y aller un jour où tu ne travailles pas ?
- Parfois. Pourquoi, tu as peur que j’attire l’attention ? Sur toi ?
Une petite pointe de moquerie.
- Non.
- Sinon, on se retrouve dehors. Dix heures devant l’entée, ça te va ?
- Disons entre dix heures et dix heures et demie.
- OK.
- Et interdiction de fumer en m’attendant.
- Je vais essayer.
- Il est où ton paquet ?
Jarvi récupéra le paquet et le glissa dans sa poche en se demandant pourquoi il faisait cela.
- Tu n’as rien oublié dans la chambre?
- Non.
- Ah, j’allais oublier. Je te parlais hier d’un livre bien fait sur le stress post-traumatique. Attends.
Il disparut dans la chambre. Jarvi se sentit obligé de le suivre.
Sur la vingtaine de livres empilés le long du mur, au moins la moitié était en anglais. Sam en prit un parmi ceux qui étaient en français, le feuilleta.
- Tiens, celui-ci est bien.
Jarvi avait ouvert entrouvert un livre au hasard. Il remarqua de nombreuses annotations dans les marges, d’une drôle de petite écriture qui ne pouvait être que celle de l’infirmier. Il essaya de les déchiffrer sans les comprendre. seep156 , = p. ?, askfé, eg ?
Sam lui prit le livre des mains un peu rapidement.
- Celui-ci est trop complexe, et puis c’est un ouvrage américain, fit-il en le reposant. Bon, ça t’intéresse, ou pas ?
Jarvi refusa de prendre le livre qu’il lui tendait.
- Je crois que je ne le lirai pas, de toute façon.
Il sortit de la pièce, prit ses affaires dans l’entrée et se retourna, se préparant à lui dire quelque chose pour prendre congé, mais Sam était déjà derrière lui en train de tourner la clé dans la serrure.
- A tout à l’heure ? demanda-t-il en ouvrant la porte.
- A tout à l’heure, répondit Jarvi.
Il était à peine sur le palier que la porte blindée se referma derrière lui. Il soupçonna tout à coup Sam de lui avoir fait croire à un rendez-vous plus tard pour simplifier leur séparation.
Derrière lui, il entendit distinctement la clé tourner à nouveau dans la serrure.
Peut-être que c’était cela qui l’avait déçu cette nuit. Sam se protégeait, ou le protégeait. Il lui avait ouvert sa porte temporairement, mais ce qui se trouvait derrière ne lui appartenait pas, et restait caché. Il ne s’était pas confié, il refermait cette porte comme une petite parenthèse… sur quoi ? Sur une soirée cul sans lendemain? C’était ça, ce qu’il représentait pour Sam ? Un plan cul ?
En reprenant le chemin de l’hôpital dans la fraîcheur du matin, il se sentit encore plus seul que la veille à la même heure sur le parking.
Il aurait dû écouter la mise en garde de Sam hier soir. Après toutes les possibilités ressenties la veille dans ses bras, et sur son canapé, c’était douloureux d’accepter que ça n’aille pas plus loin. D’ailleurs dans la chambre, déjà, cette nuit, après les confidences et un petit échange, il n’y avait plus eu que le corps de Sam. Son esprit, ou… quoi que ce fût, ce qu’il avait au fond de lui et qui avait semblé si chaleureux, était ailleurs. Il s’était retranché à l’intérieur.

• 24 novembre 2009 •


un enterrement
tous les départs précédents
qu’on pleure à nouveau


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• 5 octobre 2009 •

Encore un week-end sans publier.

Je me déteste à chaque week-end qui passe sans que je vienne écrire la suite. Bien sûr,  j’ai besoin de faire mûrir les morceaux dans ma tête avant d’écrire, mais je sais aussi que plus je laisse passer de temps entre deux morceaux, plus c’est dur de m’y remettre.

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• 28 août 2009 •

De retour de mes mini-vacances.

Et avant la méga-reprise, je tente de construire le chapitre 12, mais sans garantie.

Et puis aujourd’hui, confiture de figues.

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• 20 août 2009 •

Un morceau dont je n’arrive pas à être vraiment satisfaite.
Le gros ennui, avec l’Asphalte, c’est que tout se passe sur une durée de temps très courte, donc je ne fais que dérouler l’histoire en linéaire, presque heure par heure, et c’est un peu morne. Mais je ne vois pas comment faire autrement.


Les autres morceaux

Marco avait le sourire serein de ceux qui ont déjà réalisé leur rêve d’enfant.
- Quand j’étais petit, avait-il un jour raconté à Jarvi, je voulais être le héros qui sauve les gentils et qui n’a pas peur des méchants.
Après son bac, il avait tenté sa chance à la Légion étrangère, puis avait réussi à intégrer le GAIAD. Pas plus mal, selon lui. Et l’intervention à distance impliquait parfois des séjours à l’étranger qui satisfaisaient son goût de l’aventure.
- Et tu sais, j’ai déjà sauvé deux vies.
Cela lui suffisait. Son idéal de gamin coïncidait avec la vie qu’il menait. Le Groupe avait parfait ses techniques de combat, et lui procurait non seulement le matériel nécessaire, mais aussi une équipe solide et fraternelle, et surtout, ce qui était le plus important : les occasions de venir en aide aux victimes et de faire reculer les méchants.
Ce jour-là, il venait de participer à une opération assez tranquille, qui consistait à réceptionner David et à le ramener en sûreté. Il avait donc son sourire tranquille en s’apprêtant à prendre le volant. Juste avant que les coups de feu ne soient tirés.
Ce qui paraissait complètement incompréhensible, c’est que le craquement de la vitre retentissait au moment même où Marco tombait. D’ailleurs, peut-être que Jarvi n’avait entendu le bruit de la vitre brisée qu’après avoir vu jaillir le sang du cou de Marco. Les deux se mélangeaient.
Sur le visage de Marco, il y avait de la surprise. Peut-être que lui n’avait pas entendu le bruit. Mais en voyant le sang qui giclait, il avait bien dû comprendre qu’il lui était arrivé quelque chose de grave.
Clark l’avait repoussé de côté pour prendre le volant, et Jarvi lisait sur le visage de son ami un terrible appel à l’aide. Pourtant, il devait savoir qu’on ne pouvait rien pour lui. Dans le cas d’une hémorragie au niveau d’un bras ou d’une jambe, on pouvait tenter de faire une compression. Mais quand c’était le cou…
Le craquement de la vitre, le sang, le regard de Marco qui lui demandait quelque chose. Il avait plaqué sa main sur son gilet, contre sa poitrine, comme s’il avait eu du mal à respirer. Les doigts qui dépassaient de la mitaine avaient griffé le tissu. Il avait voulu parler mais les mots n’étaient pas sortis.
Le bruit de la vitre revenait, encore et encore. Le regard, l’appel muet. La crispation de sa main, les doigts tachés de sang. Ses yeux qui luttaient pour demander quelque chose.
La flaque de sang. Les yeux vides.

Jarvi se réveilla en sursaut. Il s’assit, et essaya de calmer les battements de son cœur en se forçant à respirer lentement. Dans la lueur qui provenait du couloir, il vit Sam, les yeux ouverts, tendre le bras pour allumer la lampe de chevet. Une lumière chaude éclaira le lit et ses environs.
- Cauchemar ?
- Oui.
- Tu veux me raconter ?
- Non.
- Ah.
Jarvi se passa la main dans les cheveux, dans l’espoir illusoire d’effacer plus rapidement les images que son cerveau lui avait passées en boucle.
- C’est pour ça que tu ne voulais pas venir dormir ? Tu avais peur de faire un cauchemar ?
Jarvi ne répondit pas. A quoi bon ? Sam avait déjà les réponses.
- Tu sais, ça ressemble drôlement à un stress post-traumatique.
Qui utilisait encore l’adverbe drôlement ? Sam avait vraiment des expressions bizarres.
- Si je dis ça, c’est parce que tu n’es pas le premier cas que je vois.
Il allait sans doute vouloir expliquer, donner des détails. Tant mieux, comme ça Jarvi finirait de se réveiller. Il était presque cinq heures : pas question d’essayer de se rendormir, de toute façon. Autant ne pas passer seul ce qui restait de nuit.
- Tu sais ce que c’est, le stress post-traumatique ?
- Je sens que tu vas me l’expliquer.
Sam n’en fit rien. Il lui montra les livres empilés le long du mur.
- J’ai plusieurs livres sur le sujet. Si tu veux, je peux t’en prêter un qui est bien fait.
Jarvi n’avait aucune envie de se mettre à lire. De toute façon, il en savait déjà suffisamment sur le sujet. Il craignait que Sam ne replonge dans le sommeil et ne le laisse seul avec son petit film d’horreur privatif, mais ne voyait pas comment prolonger la conversation.
Par bonheur, Sam se souleva, s’appuya sur un coude, et se frotta les yeux.
- Il y a quelque chose qu’il faut que tu fasses.
Son ton impérieux intrigua Jarvi.
- Dès que tu en as l’occasion, il faut que tu puisses en parler à un professionnel.
- Mmh. J’y penserai.
- Je suis sérieux. Plus tu attends, plus ça sera compliqué. A la première occasion, il faut que tu en parles avec quelqu’un. Psychologue, psychiatre… ou même un médecin. Quelqu’un qui sache t’écouter, en tout cas. Et qui prenne le temps de le faire.
Jarvi réfléchit. Il n’était pas question d’en parler avec son père, et il ne connaissait pas assez bien Barazki pour savoir s’il saurait prendre le temps de l’écouter attentivement. Ce serait assez bizarre, de se confier à lui.
Sam insista :
- Tu me promets de le faire ?
- C’est important que je te le promette ?
Sam regarda le mur en face du lit.
- J’aimerais bien. C’est important que tu le fasses. Il faudrait que tu lises ce livre, tu comprendrais pourq…
- OK, interrompit Jarvi. Ecoute, je ne le ferai peut-être pas à la première occasion qui se présentera, mais… je te promets de ne pas en laisser passer plus de trois. Ca te va ?
- Pas plus de deux, tenta Sam.
Jarvi accepta.
- OK. C’est promis.
Il s’aperçut qu’il était en train de sourire.
Il venait de faire une promesse à Sam et cela le mettait presque de bonne humeur. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Il fronça les sourcils. Etait-il en train de s’attacher à lui ? Et si oui, devait-il s’en inquiéter ?
Il n’avait pas de réponse. Peut-être que Sam, lui, en avait. Mais il ne pouvait pas les lui demander.

* * * * *

- C’était à propos de Marco ?
- Hein ?
Jarvi pensa trop tard à cacher sa surprise.
- Ton rêve. C’était à propos de Marco ?
Jarvi ne chercha pas à nier. A nouveau, Sam posait une question dont il avait déjà la réponse.
- Cet après-midi, à l’hôpital, tu as dit son nom en dormant.
Pour prendre le temps de masquer son malaise, Jarvi accusa :
- Tu m’as regardé dormir !
- Non, je t’ai regardé t’endormir, mais après je me suis endormi à côté. Je n’ai pas fait exprès. C’est ton rêve qui m’a réveillé.
Jarvi essayait de se souvenir du moment où il avait cédé à la fatigue. C’était difficile.
- Du coup, je me suis levé, je t’ai mis un petit mot et je t’ai laissé dormir tranquille.
Bon. Sam avait l’air sincère. Et puis, tant qu’il ne lui posait pas plus de questions sur son rêve…
- D’ailleurs, tu sais, reprit Sam…
- Mmh ?
- C’est parce que tu as prononcé ça que… que je me suis dit que j’allais te parler de moi.
Hein ? Jarvi le regarda. Grands yeux ouverts, sourire candide. Ah, il parlait de leur discussion dans le parc.
Jarvi balbutia :
- Oui, mais… Marco… Je n’étais pas amoureux de lui. Ce n’était pas mon ami. Mon petit ami, je veux dire.
- Ah.
Ce qui était bien avec Sam, c’est qu’il acceptait ses réponses sans exiger davantage d’informations. Jarvi ressentait comme un apaisement d’être… D’être quoi ? D’être simplement écouté. L’infirmier avait raison, cela lui ferait du bien de parler de Marco avec quelqu’un.
Il s’allongea, regarda le plafond où la lampe dessinait une forme arrondie de couleur dorée.

- Je suis désolé.
Les mots de Sam sonnaient comme une conclusion à leur échange : là encore, il n’y avait aucune obligation d’y répondre.
Il avait sûrement compris. Il comprenait beaucoup. Comment faisait-il?
Jarvi réalisa qu’il avait utilisé l’imparfait. Pas compliqué, de comprendre que Marco était mort. Ni que Jarvi tenait à lui. En quelques mots, Jarvi en avait dit beaucoup trop. Et encore… Peut-être que ce qu’on ne disait pas était encore plus facile à comprendre que ce qu’on disait.
Il chercha à nouveau le regard de Sam et le rencontra immédiatement, attentif et grave. C’était presque inquiétant, d’être lu comme un livre. Il préférait quand Sam se contentait de l’écouter.
Pour faire diversion, il tenta de feindre l’incompréhension:
- Désolé de quoi, de t’être trompé pour Marco et moi, ou d’avoir cru que j’étais homo ? Parce que moi je suis désolé de croire que t’avais raison à ce niveau-là.
- Tu dis n’importe quoi, arrête, ça ne te va pas du tout… Et d’ailleurs, homo ou hétéro, je n’en sais rien. C’est juste des mots, tu n’es pas obligé d’appartenir à une catégorie.
- Si c’est parce qu’il y a eu Anita, ne t’embête pas, c’est pas la peine, c’était plutôt la cata entre elle et moi.
Sam ne répondit rien à son aveu à demi sincère. Il avait reposé sa tête sur son oreiller et fixait le plafond. Un petit silence s’annonça.

Redoutant soudain que Sam ne se rendorme, Jarvi demanda :
- Au fait, c’est vrai que tu me trouves beau ?
- Oui.
Jarvi savoura, jusqu’à ce que Sam ajoute :
- Tous les corps sont beaux. Je faisais du dessin avant, et quand on f….
Il s’interrompit et se redressa sur le coude pour observer la mine déconfite du plus jeune :
- Mais enfin, ne te vexe pas ! T’es un vrai gamin tout d’un coup ! Tous les corps sont beaux, mais surtout quand on a envie de les montrer. Tout à l’heure, tu étais beau parce que tu avais envie que je te voie. C’était… C’était touchant, et vraiment très beau.
Jarvi fut surpris de ne pas se sentir rougir. Il se tourna complètement, pour faire face à l’infirmier.
- C’est gentil.
- C’est la vérité.
Le visage de Sam était détendu, sérieux. Il s’offrait à son regard dans la lumière chaude de la petite lampe.
Cela ressemblait à une invitation. Et puis, même si ça n’en était pas une, il fallait profiter de ce qu’il leur restait de nuit.
Jarvi avança une main vers sa bouche et caressa sa lèvre inférieure. Elle était douce. Sam se laissa faire docilement.
- Ta bouche est très belle. J’ai envie de t’embrasser, je peux ?
- Euh… Pour tout dire, j’ai bien peur de ne pas avoir une haleine très fraîche.
- Alors, je vais poser ma bouche ailleurs, décida Jarvi d’un ton qu’il espérait coquin.
- Tu as envie ?
- Ca te surprend ? Oui, j’ai envie. Tu es fatigué ?
- Non…
Jarvi était pris de court.
- Tu ne travailles pas demain ? Enfin, tout à l’heure ?
- Non.
- Alors quoi, ça t’embête ?
- Non, non…
A cause de cette hésitation, Jarvi se demanda si Sam voulait aller plus loin que ce que lui voulait bien lui donner.
S’il voulait profiter du temps qu’il leur restait, il ne voulait cependant pas risquer de le décevoir. Il décida d’être prudent, et précisa :
- Tu sais, je suis désolé, mais je ne me sens pas prêt à faire plus… à faire plus que tout à l’heure.
- Tu parles de quoi ?
Sam était vraiment exaspérant. Il comprenait beaucoup de choses, mais parfois… !
- Tu sais bien. Je… Je n’ai pas envie que tu me touches partout. Tu…
- Ah, tu n’as pas envie que je t –
- Chhht ! Par pitié, ne le dis pas.
Jarvi ne voulait surtout pas entendre ce mot-là.
- Mais tu n’es obligé à rien. Je t’avais dit que je n’allais pas te forcer à quoi que ce soit. Que tu pouvais dormir chez moi en tout… C’est quoi l’expression ? En tout bien tout honneur.
Dans la bouche de Sam, l’expression désuète était un peu ridicule. Surtout en repensant à ce qu’ils avaient fait sur le canapé.
Ils eurent le même sourire amusé.
Jarvi se sentait à nouveau en confiance. Sam avait le don inexplicable de le faire se sentir bien, à l’aise – prêt à écouter ce que lui dictait son envie.
Il se rapprocha sous la couette et se serra contre lui. Son odeur, sa chaleur, son contact, la douceur de sa peau : tout l’accueillait. Jarvi caressa son visage, toucha ses cheveux noirs, repassa du doigt le tracé des sourcils, contourna les yeux mi-clos, caressa les ailes du nez, revint vers la bouche. Il effleura délicatement les lèvres, glissa un doigt dans la bouche, et rencontra la langue. Il s’écarta pour croiser son regard.
Il y avait dans les yeux de Sam quelque chose de brillant. Une émotion, ou bien du désir. Ou bien les deux ? C’était intimidant.
Sans le quitter des yeux, Sam repoussa la couette, se découvrant jusqu’aux hanches. Et comme Jarvi n’osait pas bouger, il prit une de ses mains et la posa sur sa peau.
- Touche-moi.
Le ton râpeux de sa voix déclencha chez Jarvi l’envie de lui donner ce qu’il avait de meilleur, de lui faire vivre un moment inoubliable. Il espérait en être capable.
Il s’aperçut qu’il avait la bouche ouverte, et la referma, puis s’appliqua dans ses caresses. Le corps de Sam était chaud malgré la fraîcheur de la pièce.
Jarvi réalisait seulement maintenant combien Sam aussi désirait qu’on le touche – autant que lui-même en avait eu envie tout à l’heure. Soucieux de répondre à son attente, il se mit à parcourir doucement sa peau. Son dos, ses épaules qu’il pétrit avec un peu de jalousie, ses pectoraux bien dessinés, son ventre, puis le creux de l’aine… Ils s’assirent tout deux, et Sam l’invita du geste à continuer pendant que lui-même parcourait du bout des doigts le dos de Jarvi. Il lui murmura à l’oreille :
- J’ai très envie, tu sais.
Jarvi le vérifia juste après en sentant son désir dur dans ses mains. Ce contact l’enflamma, et Sam dut à son tour le percevoir, car il s’empressa aussitôt de se courber et de prendre dans sa bouche, fiévreusement, le sexe de Jarvi.
Comme au début de la soirée, la chaleur humide de sa bouche était une sensation délicieuse. A nouveau, les caresses expertes de la langue, des lèvres, puis petit à petit les mouvements plus amples, rapides, appliqués mais précipités, lui mirent le feu aux joues et lui embrasèrent les reins.
Jarvi eut peur de tenir encore moins longtemps que tout à l’heure. Il s’écarta de quelques centimètres. Sam se releva, se serra à nouveau contre lui, déposant quelques baisers humides et appliqués dans son cou. Puis il lui demanda à l’oreille, sans le regarder :
- Et toi, tu aurais envie de me faire l’amour ?
Il y eut bien un commencement d’objection au niveau de son cerveau, mais il fut vite balayé par le désir fou de lire le plaisir sur le visage de Sam.
Bien sûr qu’il en avait envie. Il ne l’avait jamais fait, mais il en avait envie.
- Tu crois que je serai à la hauteur ?
Il avait de toute façon déjà pris sa décision.
- Bien sûr.
L’infirmier attendait de lui la permission de prendre du plaisir, et Jarvi la lui accorda. Il s’empara de sa bouche malgré une faible protestation. Il l’embrassa en s’efforçant de prendre son temps, mais le baiser devint vite insistant, puis brutal. Quand Sam gémit, Jarvi s’écarta de lui pour le regarder.

C’était une image magnifique, et pas seulement parce que Sam avait un corps superbe. La lumière chaude de la lampe donnait à sa peau un teint doré. Agenouillé au milieu du lit défait, une main entre les cuisses, son visage crispé sur une grimace presque douloureuse, il réclamait toute l’attention possible.
Il leva les yeux vers Jarvi.
- A mon tour. A mon tour de demander… s’il te plaît.

* * * * *

Sam avait été exigeant, demandant successivement à Jarvi d’être rapide, puis doux, puis brusque… Il avait fallu se plier à tous ses désirs. Jarvi avait lutté pour se contrôler suffisamment longtemps.
Sam avait joui enfin, suivi immédiatement après par Jarvi.
Il s’était levé presque aussitôt, l’avait délivré du préservatif devenu embarrassant, avait disparu dans la salle de bain, puis était revenu s’allonger sous la couette. Sans un mot, il avait mis ses bras autour de Jarvi.
Ou bien il était très bon acteur, ou bien il s’était endormi quasiment tout de suite.

Jarvi avait ensuite dormi un peu, sans que le visage de Marco ne vienne hanter son sommeil.

• 19 août 2009 •

Ce soir, le chapitre 11 est au stade de la relecture et mise au propre. Il fait horriblement chaud, c’est difficile. (Ces derniers jours on n’entend même plus les cigales, avec la chaleur épouvantable qu’on essaye de supporter depuis une semaine.)
J’espère pouvoir le publier avant demain soir : je pars vendredi pour quelques jours. Je reviendrai sûrement avec l’essentiel du chapitre 12. Idéalement j’aimerais le publier dans le courant de la semaine prochaine.

J’aurais voulu profiter du rythme estival pour publier plus de chapitres, mais tout n’a pas été aussi calme que prévu.

Hop, une petite bière bien fraîche, et ça repart.

• 16 juillet 2009 •

 

Les autres morceaux 

Sam s’était levé et revêtu de son peignoir un peu trop tôt au goût de Jarvi. Mais déjà il revenait, avec une serviette, et lui essuyait sur l’épaule les traces toutes fraîches de son plaisir.
Jarvi, émergeant doucement, chercha en vain à croiser son regard, mais il était déjà reparti vers la salle de bain.
- On mange ? demanda-t-il à son retour.
Il avait l’air pressé de passer à autre chose. Jarvi ramena lentement à lui son peignoir tombé sur le sol.
- Tu es pressé ? reprocha-t-il.
Sam revint s’asseoir à côté de lui et l’aida à enfiler le peignoir. Il leva enfin les yeux vers lui.
- Je suis désolé, fit-il. Normalement, ça ne se passe pas comme ça. Je veux dire, quand on fait… quand on fait une fellation…
Jarvi grimaça. Il n’avait pas envie d’entendre prononcer ce mot-là.
- … Quand on en fait une à quelqu’un, normalement, on choisit d’aller vite ou lentement, tu vois, on ne… Alors que là c’est moi qui t’ai un peu obligé…
- Pas grave, interrompit Jarvi en espérant qu’il allait s’arrêter de parler de ces détails techniques.
Peine perdue.
- C’est parce que j’avais l’impression que tu ne savais pas trop comment t’y prendre. Tu n’as pas dû trop apprécier…
Jarvi avait du mal à déterminer si Sam cherchait à s’excuser, ou à être rassuré. Il répondit avec sincérité :
- J’ai apprécié que tu prennes du plaisir. Ca m’a… J’ai trouvé ça excitant. Voilà. T’en fais pas.
Il espérait clore le sujet, mais Sam revint à la charge, l’air préoccupé.
- En plus, on aurait dû utiliser un préservatif. Même pour ça, tu sais, il faut…
- Bon, tu as fini ? s’impatienta Jarvi.
- Fini quoi ?
- De tout commenter, là, ça gâche tout. On dirait que tu regrettes.
- Comment ça, mais non !
- Mais alors, c’est quoi ce que tu fais là ? C’est… Tu fais de la pédégogie ?
Avec cette trouvaille, Jarvi espérait lui clore le bec, et pouvoir changer enfin de sujet.
Sam répéta, tout d’un coup très calme.
- De la pédégogie. Ouais.
Jarvi craignit de l’avoir mis en colère, mais l’infirmier le regarda avec un sourire indéchiffrable avant de se lever.
- T’es con, dit-il en entrant dans la cuisine.

Après avoir mis sa lessive dans le sèche-linge et rechargé la machine, Jarvi le rejoignit.
Sam avait mis le repas à réchauffer et cherchait quelque chose dans les tiroirs. Cela sentait bon et Jarvi avait faim.
La perspective du repas en tête à tête était moins terrible maintenant. Il imagina la voix ironique de Sam : « Ouais, rien de tel qu’une fellation pour rapprocher les gens.»
L’infirmier sortit un cendrier en verre et le posa sur la table, puis alla chercher son paquet de cigarettes dans le séjour.
- Ca fait combien de temps que tu as arrêté ? demanda Jarvi, histoire d’essayer de le dissuader.
- Ah, Sherlock Holmes est de retour parmi nous.
Jarvi grimaça : ses chances s’annonçaient minces.
- Je te vois triturer tes clopes depuis ce matin sans les allumer.
- C’est la troisième fois que j’essayais vraiment.
Il n’avait toujours pas sorti de briquet.
- Combien de temps ?
- J’ai arrêté quand Ifférouanne m’a dit qu’elle venait. Ca fait dix jours.
Il avait arrêté tout récemment : cela expliquait peut-être son humeur instable. Jarvi supposa qu’il avait dû acheter le paquet le matin même. Sans doute lorsqu’il l’avait laissé seul au café.
Sans réfléchir, il proposa :
- Si tu en fumes une, j’en fume une.
- Pourquoi, t’as arrêté quand, toi ?
- J’ai jamais commencé.
Sam le regarda un certain temps en silence. Puis il dit à nouveau :
- T’es con.
Mais Jarvi avait gagné. Le paquet disparut avec le cendrier dans un tiroir.
Il resterait à le convaincre de se débarrasser du paquet. Demain matin, peut-être.

Sam cuisinait bien. Son poisson à la crème était délicieux. Histoire de maintenir un semblant de conversation, Jarvi demanda :
- Ca fait longtemps que tu vis tout seul ?
Pour Jarvi, un homme qui cuisinait bien était nécessairement un homme seul. Son père en était un parfait exemple. Barazki aussi.
Il réalisa en plein milieu de sa question que ce qui était vrai pour les hétéros ne l’était pas nécessairement pour les homos.
- Deux ans.
Rien de tel qu’une réponse brève et factuelle pour faire avorter une tentative de conversation.
Jarvi termina son assiette et alla vers la fenêtre. La nuit tombait.
- On dirait qu’il ne pleut plus.
Comme Sam ne faisait aucun effort pour participer, il tenta la curiosité :
- Tu vas me trouver indiscret, mais pourquoi tu ne voulais pas que je regarde par la fenêtre tout à l’heure ?
L’infirmier termina son repas sans répondre.
- Tu ne veux pas qu’on voie que tu as de la visite ?
Un soupir impatienté, puis :
- Il semblerait que certains voisins n’aiment pas trop les homos, par ici.
Etonné, Jarvi voulut des précisions.
- Vous avez reçu de lettres de menaces ? Des mots dans la boîte aux lettres ? C’est pour ça que vous avez une porte blindée ?
Puis il se demanda pourquoi il avait utilisé la deuxième personne du pluriel.
Sam répondit par un haussement d’épaule.
- Mais qu’est-ce qu’il y a ? D’abord, tu commences à me faire un cours sur les relations entre homos, et puis maintenant tu ne dis plus rien. C’est important pourtant, non ?
Il décida de ne plus prononcer un mot tant qu’il n’aurait pas de réponse claire.
Sam posa la vaisselle dans le lave-vaisselle, et nettoya sommairement la table, puis il mit en route la machine à café. Il se tourna ensuite vers Jarvi.
- Ecoute, tu es là juste pour cette nuit. Arrête de vouloir tout savoir comme si tu t’installais chez moi. Demain tu rentres chez toi. Ce serait con que tu t’attaches à moi. OK ?
Jarvi était un peu vexé, mais il soutint son regard.
- Désolé si je m’intéresse un minimum à toi. C’est pas tous les jours que je rencontre un type assez sympa et intéressant pour que je m’invite chez lui et qu’on… et qu’on fasse des trucs cochons sur son canapé.
L’infirmier eut à nouveau son regard théâtral, les yeux au plafond. Il avait l’air d’utiliser ce truc à chaque fois qu’il ne savait pas quoi répondre. A la longue, Jarvi trouvait ça un peu trop facile.
Il le regarda sortir une tasse, lui en proposer une autre du regard, et la remettre dans le placard.
- A propos, tu dors avec moi dans mon lit, ou sur le canapé ?
Et pourquoi lui laissait-il le soin de décider ? Par lâcheté ? Jarvi trouva une façon d’éviter de choisir.
- Je n’ai pas envie de dormir.
- Ah non, tu ne vas pas remettre ça. Tu es crevé.
- Qu’est-ce que tu en sais ?
- Ecoute… J’ai vu à quelle vitesse tu t’es endormi ce matin à l’hôpital, après m’avoir soutenu que tu n’avais pas sommeil.
Jarvi haussa les épaules.
- C’est à cause des médocs que tu m’as donnés.
- Si tu veux, j’ai ce qu’il faut pour dormir ici aussi.
Sam partit farfouiller dans sa salle de bains et revint avec deux plaquettes striées de rouge. Pour avoir chez lui des médicaments qui ne s’obtenaient que sur ordonnance, c’est qu’il suivait lui-même un traitement.
- J’en prends pour arriver à dormir quand j’ai vraiment du mal, expliqua-t-il simplement.
Il sortir deux comprimés et les posa sur la table avant de retourner dans la salle de bains. Jarvi voulait reculer autant que possible le moment de dormir et d’affronter les éventuels cauchemars. Il lança, pour voir quelle réaction il allait déclencher :
- Pendant que tu es dans ton armoire à pharmacie, prépare quelques capotes.
L’infirmier revint, l’air pas du tout gêné.
- J’en déduis que tu veux dormir dans mon lit ? Je vais aller ranger un peu la chambre.
Agacé, sans se l’expliquer, par le ton ironique de Sam, Jarvi décida d’être contrariant jusqu’au bout :
- Au fait, est-ce que par hasard tu aurais un fer à repasser ?
Il avait bien l’intention de rester éveillé autant que possible, et avec deux machines de linge à plier, il avait de quoi s’occuper une partie de la nuit.

Sam avait sorti le fer à repasser et la planche, et l’avait regardé repasser deux chemises sans dire un mot. Jarvi savait qu’il se débrouillait comme un pro en repassage, surtout à cause du niveau d’exigence paternel, mais Sam n’avait fait aucune remarque, ni posé aucune question. Il était parti vers sa chambre, éteignant la lumière du couloir au passage, et Jarvi n’entendit bientôt plus un bruit.

Le gros inconvénient avec le repassage, c’est que l’activité manuelle répétitive amène le cerveau à méditer sur toutes sortes de sujet qu’on préférerait parfois éviter. Le visage de Marco, ses mots, son sourire, s’immiscèrent rapidement dans les pensées de Jarvi. Qu’aurait-il dit s’il l’avait vu tout à l’heure avec Sam ?
Peut-être que ça l’aurait dégoûté.
« Eh ben si j’avais su que t’étais pédé, j’aurais jamais pris ma douche en même temps que toi. »
Ou peut-être pas. C’est vrai qu’ils s’étaient souvent douchés ensemble. Mais jamais Jarvi n’avait eu envie de regarder le corps de son ami. Enfin, si, pour admirer ses muscles. Et plusieurs fois, pour regarder sa cicatrice à l’épaule.
Il se força à changer de sujet de réflexion, et porta ses pensées sur le moment partagé avec Sam dans le canapé. L’infirmier s’était montré très attentionné, très prévenant. Il était resté à l’écoute tout le temps. Il ne l’avait contraint à rien, avait guidé ses gestes plusieurs fois : par exemple pour le relever lorsque Jarvi avait voulu… D’ailleurs, pourquoi avait-il refusé que Jarvi se mette à genoux ? Il avait sûrement voulu le préserver, d’une certaine façon, d’une position qui plus tard aurait pu lui apparaître comme avilissante ou humiliante.
Tant de prévenance, tant d’attention.
Jarvi n’avait pas le sentiment de mériter tout cela.
Pas après avoir regardé Marco mourir sous ses yeux, les mains à sa gorge, sans rien faire pour arrêter le sang de gicler, sans avoir réussi à le rassurer.
Jarvi posa le fer sur son support. De toute façon, il avait repassé le plus important. Et puis, son père n’avait pas parlé de repassage. La mission avait été plus que remplie. Jarvi espérait toujours recevoir un petit compliment, ou au moins lire un signe de satisfaction sur le visage de son père. C’était peine perdue, mais il s’en serait voulu de ne pas faire d’efforts pour en mériter un.
Il empila les vêtements encore tièdes en deux piles, et replia la planche à repasser.
Il se sentait fatigué, mais craignait plus que tout que Marco lui rende visite pendant la nuit. Il avisa les deux comprimés sur la table de la cuisine, et décida de les accompagner d’un demi-verre  de Glenfiddich.

Il faisait sombre dans la chambre de Sam. Jarvi laissa la porte ouverte : la lumière du séjour l’aida à s’orienter jusqu’au lit. Dans la pénombre, il remarqua que les livres qui encombraient le lit avaient été empilés le long d’un des murs. Il se promit de regarder le lendemain quelles étaient les lectures de Sam pendant ses nuits d’insomnies.
Il se glissa sous la couette à côté de l’infirmier, en veillant à ne pas le réveiller. Il posa sa tête sur l’oreiller et fixa le plafond. Comme tous les soirs, avant de s’endormir, il eut une pensée pour sa mère. Aurait-elle été fière de lui aujourd’hui ? Comme souvent, il lui demanda silencieusement de l’aider à supporter la journée du lendemain. Il lui demanda aussi de lui éviter de rêver de Marco.
Il se tourna sur le côté pour trouver une position confortable dans ce lit inconnu, et rencontra le dos nu de Sam. Sans trop réfléchir, il décida de retirer son peignoir à lui. Il se rassit pour se débarrasser du vêtement, et reprit sa place sous la couette, désireux de se blottir contre Sam.
Le mouvement qu’il fit dut déranger l’infirmier, qui tourna la tête vers lui en prononçant quelque chose.
- Rhk ?
Jarvi désira soudain embrasser Sam avant de sombrer dans le sommeil. Il décida de le réveiller à moitié.
- Comment tu m’as appelé ?
- Hmm ?
S’il avait lui aussi pris un somnifère, ça n’allait pas être facile.
- J’ai dit : comment tu m’as appelé ?
Sam se redressa. Quelques secondes plus tard, sa lampe de chevet s’alluma. Il cligna des yeux plusieurs fois puis fixa son regard sur Jarvi.
- Quoi ? demanda-t-il enfin.
- Je sais pas, tu m’as appelé bizarrement.
Le front plissé en une intense réflexion, Sam demanda à son tour :
- Je t’ai appelé comment ?
- Je ne sais pas. Eric, ou un truc comme ça.
Soudain alarmé, Sam s’assit dans le lit. Jarvi regretta de l’avoir tiré du sommeil.
- Non, je ne sais pas, t’as dit un truc bizarre, mais c’est pas grave en fait.
Sam avait l’air d’avoir du mal à réfléchir. Jarvi décida de lui avouer la vérité :
- En fait, je voulais que tu te réveilles pour que je puisse faire ça.
Doucement, il déposa un bref baiser sur ses lèvres. Sam sourit, les yeux clos. Il était beau, à demi-endormi dans la lumière de la lampe.
Ses mots de tout à l’heure lui revinrent à l’esprit : "Ce serait con que tu t’attaches à moi, OK?"
Il allait devoir se surveiller.
- Désolé de t’avoir réveillé pour ça, s’excusa Jarvi.
Sam se rapprocha, lèvres entrouvertes : il réclamait un peu plus.
Jarvi répondit à sa demande avec un nouveau baiser, plus profond, plus long. Il commençait à sentir les effets du somnifère et préféra abréger l’expérience, si agréable fût elle, pour ne pas tomber endormi sur l’oreiller de Sam.
- Oh, ne t’excuse pas, ça valait la peine, fut la réponse amusée de l’infirmier alors que tous les deux s’installaient pour dormir.
- Quoi, qu’est-ce qu’il y a de drôle ?
- C’est la première fois que j’embrasse un type aromatisé au Glenfiddich.
Ne sachant s’il devait se vexer ou rire aussi, Jarvi opta pour la seule réplique qui s’imposait :
- T’es con.
Après quoi, content de lui, il se laissa sombrer.

A suivre

• 1 juillet 2009 •

Les autres morceaux

Avertissement : Le texte qui suit n’est pas approprié pour les lecteurs de moins de 18 ans.



Jarvi réalisait combien la situation était maintenant ambiguë. Sans réaction claire de Sam à sa tentative de baiser de tout à l’heure, il pouvait espérer remettre ça, et même aller plus loin, mais Sam se réservait le droit d’y couper court, à nouveau.
Peut-être qu’il voulait juste se donner du temps.

Jarvi alla poser son verre vide dans l’évier de la cuisine et revint dans le séjour, l’amertume du pamplemousse dans la bouche.

Le petit tapotement de la pluie contre le double vitrage l’attira vers la fenêtre. Il aimait beaucoup écouter la pluie tomber. Le bruit de l’eau contre les vitres, contre les toits, contre les vasistas, contre les parois vitrées des vérandas… C’était toujours la même mélodie, mais chaque maison avait ses sonorités propres. Toits de tuile ou d’ardoise, gouttières de zinc ou de plastique…

S’approchant de la vitre, il prêta l’oreille, rêveusement…

Jusqu’à ce que la main de Sam vienne soudainement le tirer de sa contemplation. Jarvi se retourna aussitôt, alors que l’infirmier le tirait loin de la fenêtre et refermait le rideau, sans un mot.

A la vue de l’élégant peignoir bleu qu’avait enfilé Sam, il oublia immédiatement de s’interroger sur ce comportement étrange.

Il avait toujours entendu dire que les homos prenaient davantage soin de leur apparence physique, que les hétéros. Le moins que l’on pouvait dire, c’est que Sam ne faisait pas exception à la règle. Son peignoir enveloppait joliment ses larges épaules, et laissait voir les muscles des mollets, ceux des avant-bras, la peau légèrement hâlée de son encolure – Jarvi réalisa tout d’un coup que c’était sûrement son teint de peau naturel et non un hâle estival. Même ses pieds, nus sur la moquette, étaient soignés, et les ongles parfaitement entretenus.

L’infirmier avait à nouveau suivi ses regards, mais il n’eut ni un mot, ni même un sourire moqueur. Il tourna les talons et repartit vers la cuisine. Jarvi l’entendit verser de l’eau dans une casserole.

Il était bientôt dix-neuf heures : l’idée de passer un repas en tête à tête avec son hôte lui semblait étrange. Ca allait ressembler à un repas en amoureux. Inévitablement.

Il ne savait comment se comporter, ni même s’il devait proposer son aide pour préparer quelque chose.

- Je vais aller prendre une douche aussi, annonça-t-il en passant la tête par la porte de la cuisine.

Sam était en train d’examiner le contenu de son congélateur. Il se tourna pour lui répondre :

- OK, j’ai sorti un peignoir pour toi si tu veux.

Dans la salle de bains, Jarvi prit son temps. Il s’observa dans le miroir, contractant les muscles que les séances avec Marco avaient contribué à affermir. Par contraste avec Sam, il avait la peau très claire. Les cheveux aussi. Il les ébouriffa, se repeigna sommairement, puis examina le ridicule duvet clair qui lui tenait lieu de barbe. Il ressemblait encore trop à un enfant. Il était certain d’avoir énormément vieilli depuis quelques jours.

L’eau brûlante sur la peau de son dos lui apporta une profonde détente. Il fit durer ce plaisir, puis se savonna et se rinça tranquillement, avant de se sécher et de vérifier où en était la machine à laver.

Il enfila le peignoir gris que Sam avait posé sur la chaise à son intention et s’observa dans la glace. Le peignoir était du même modèle que l’autre, mais un peu plus petit : il était presque à sa taille.

Il songea à demander à Sam pourquoi il avait des peignoirs de plusieurs tailles, puis se ravisa : ce n’était pas correct vis-à-vis de celui qui l’invitait chez lui à l’improviste. Certes, il avait envie que leur soirée prenne une tournure plus intime, mais il ne souhaitait pas s’immiscer dans sa vie privée. Il valait peut-être mieux ne rien savoir de ses aventures, passées ou présentes.

Sam ne lui jeta pas un regard quand il apparut à l’entrée de la cuisine : il finissait d’assaisonner ce qui ressemblait à du poisson en sauce. Il baissa le feu, couvrit la poêle, puis se dirigea vers la porte:

- Je vais m’habiller avant qu’on passe à table, annonça-t-il.

Il espérait sûrement que Jarvi s’écarterait pour le laisser passer, mais celui-ci n’en fit rien et rétorqua avec une assurance soudaine :

- Pourquoi ? Tu es très beau comme ça.

Sam ne répondit pas. Il insistait pour sortir de la cuisine.
- Pourquoi tu ne dis rien ? Et pourquoi tu n’as rien dit tout à l’heure ?

Jarvi montrait d’un geste la machine à café, et les deux paquets de café encore visibles.

Sam s’immobilisa, silencieux, et comme désemparé.
Il finit par répondre, en enchaînant les mots avec une lenteur qui tenait plus de la prudence que de l’hésitation.

- Je crois qu’en ce moment, tu te sens très seul, ou très malheureux, ou les deux… Et j’ai sûrement fait une erreur, en m’ouvrant à toi tout à l’heure. Je ne veux pas que tu confondes tout. Tu risques d’être déçu, ou de te forcer pour me plaire, et ce sera pire que tout.

- Pire que tout ?

- Une grosse déception.

Jarvi fut soudain soupçonneux.

- Pour toi ou pour moi ?

Sam lui répondit sans détour :

- Pour nous deux.

Il se détournait déjà, comme pour signifier que le débat était clos. Mais Jarvi n’était pas convaincu.

- Même si c’est le cas… Même si c’est juste parce que je me sens un peu seul, effectivement…

Il hésita puis se lança :

- Et même si c’est aussi ton cas, d’ailleurs… Même si c’est parce qu’on se sent seul : si on en a envie et si on sait que c’est juste comme ça pour une nuit, on peut… Ca peut…

Il ne trouvait pas comment finir sa phrase.
Sam ne l’y aida pas. Il retourna vers la poêle, souleva le couvercle, le reposa, puis attaqua :
- C’est facile pour toi, tu débarques tranquillement, tu passes la nuit ici, et tu as envie de t’offrir une petite expérience sympa.

Jarvi eut l’impression que Sam lui reprochait d’être égoïste, et en éprouva un sentiment d’injustice.

Il baissa les yeux vers ses pieds nus, boudeur. Il n’acceptait pas le reproche.

Sam reprit :

- Et puis je t’ai dit qu’il ne se passerait rien, alors il ne se passera rien.

Son ton catégorique était presque cassant.
Jarvi essayait de réfléchir, de trouver un argument susceptible de le faire fléchir. Il se rendait compte qu’il souhaitait très fort y parvenir. Et si c’était précisément ça ? S’il lui disait tout simplement qu’il voulait le faire changer d’avis? Comment faire, sans passer justement pour un égoïste ? Il tenta une autre approche :
- Ecoute, je sais ce que tu as dit tout à l’heure. Mais je… Mais j’ai l’impression que ce n’est pas ce que tu souhaites en réalité. Et…

Sam attendait la suite.

- Et même si je suis convaincu que tu es capable de tenir ta parole…

Jarvi sut qu’il venait de marquer un point. Il tenta de poursuivre :

- … Je te demande… Enfin non… Mais j’aimerais bien…

Il ne voyait pas bien comment continuer. Soudain, il n’arrivait pas à croire qu’il était en train de demander poliment à un homo de s’intéresser à lui. Cette subite réalisation lui fit perdre tout son aplomb. Il s’adossa au placard pendant qu’une petite voix moqueuse lui demandait comment il s’était mis dans une situation aussi pourrie.

Sam lui lança un regard compatissant, éteignit le feu sous la poêle et s’approcha de lui. Jarvi ferma les yeux et sentit autour de lui deux bras puissants et réconfortants.

Il s’y sentit bien.

Il était à sa place.

La situation pourrie s’était transformée en un instant parfait où tout était rentré dans l’ordre.

Il y puisa de la force et de l’espoir, et eut l’impression que Sam s’y ressourçait aussi.

L’étreignant très fort, à son tour, il essaya de lui communiquer cette énergie neuve.

Sam faisait durer leur étreinte, et Jarvi patienta encore un peu avant de partir timidement à la recherche de sa bouche.

Ses lèvres étaient douces et chaudes. Il offrit doucement un contact, sans s’imposer, et apprécia longuement l’agréable caresse qu’elles lui rendirent.

Il hésitait à explorer davantage cette bouche inconnue : il appréhendait un contact qui allait sûrement être décisif. Il prolongea ce baiser presque innocent. Ce n’est que lorsqu’il sentit Sam se dégager doucement qu’il le contraignit à un baiser plus intense, les mains sur sa nuque et les lèvres ouvertes. Sam s’y prêta d’abord avec une certaine réserve, puis l’embrassa à pleine bouche, de plus en plus fiévreusement.

Jarvi se délecta de ce baiser intense qui se muait en envie, besoin, urgence. Il sentait tout son corps réagir et se tendre vers cette bouche qui voulait se fondre à la sienne. Quand Sam laissa échapper un gémissement, Jarvi s’enflamma complètement. S’écartant momentanément, il dénoua la ceinture de son peignoir, saisit les mains de l’infirmier et les glissa entre les deux pans de l’étoffe, les plaquant contre sa peau, sur ses hanches.

Sam, stupéfait, ne quittait pas des yeux ce que le peignoir ouvert venait de dévoiler, et Jarvi se sentit soudain contrarié : qu’attendait-il pour le toucher, le caresser, explorer sa peau et son corps ? Ne voyait-il pas qu’il en avait envie ?

- Qu’est-ce que tu es beau !

Jarvi avait du mal à croire qu’on pût le trouver beau, mais la voix de Sam avait un certain écho de sincérité.

Ils s’embrassèrent à nouveau. Jarvi aurait aimé que les mains qui lui enserraient la taille s’aventurent en d’autres endroits, mais sa légère déception fit place à une excitation accrue quand il devina à travers le peignoir de Sam, le sexe gonflé de l’infirmier qui venait à la rencontre du sien.

Il en perdit tous ses moyens. Fermant les yeux, il s’accrocha au cou de Sam comme on s’accroche à un tronc d’arbre pour ne pas sombrer, et balbutia :

- J’ai envie…Je ne sais pas… J’ai envie… S’il te plaît.

Sam l’emmena jusqu’au canapé, en chuchotant :

- OK. N’aie pas peur. Moi je sais.

Jarvi n’avait pas peur. Il se sentait d’ailleurs complètement en confiance. Il supposait que son peignoir toujours ouvert, et ses bras passés autour du cou de Sam, parlaient pour lui. Allongé sur le canapé, il se laissa caresser et découvrir lentement. Il suivait des yeux les mains brunes de l’infirmier sur sa peau claire. Sam prenait son temps, ses mains chaudes finissaient de lui ôter son peignoir, mais ne s’aventuraient toujours pas entre ses cuisses. Impatient, il guida une de ses mains jusqu’à l’endroit voulu, et les caresses expertes de Sam l’embrasèrent à nouveau. Tête renversée en arrière, il ne put retenir un gémissement quand il sentit la bouche chaude envelopper son sexe.

C’était lent et doux, et les allées et venues de la langue de Sam lui procuraient un plaisir croissant. Il s’entendit dire « Oui », plusieurs fois. Il ouvrait ses cuisses, et ses mains sur la tête de son initiateur lui demandaient d’y aller plus avant.

Sam obéit, mais en même temps une de ses mains s’aventura un peu trop loin pour Jarvi, qui tressaillit et se redressa.

- Non, je ne veux pas ça.

Sam retira sa main.

Jarvi, craignant d’avoir contrarié ses projets, tenta d’expliquer :

- Je n’ai pas trop envie que tu ailles par là.

Mais son amant attentionné était revenu à ses caresses sensuelles initiales, sans poser de questions.

Jarvi réalisa soudain qu’il était le seul à profiter de ce moment, et il s’arrangea pour se rapprocher de Sam qui était assis sur le bord du canapé.  Il s’aventura à effleurer le fin peignoir bleu, puis glissa sa main sous l’étoffe pour toucher la peau brune et le muscle ferme de la cuisse. Il remonta doucement, en un geste qu’il espérait sensuel, vers le sexe de Sam, qu’il toucha d’abord timidement.

- Tu n’es pas obligé.

Mais Jarvi avait envie de le sentir réagir à ses caresses, et pour toute réponse, se mit à le masturber alors que la bouche de Sam reprenait de plus belle ses allées et venues assidues.

Jarvi s’aperçut avec satisfaction que le corps de son amant réagissait à ses efforts : il sentait sous ses doigts la peau gonflée, chaude, dure, il percevait la tension croissante, le désir à peine retenu d’aller chercher le contact, il sentait le corps de Sam répondre doucement, en rythme, à ses caresses appliquées. Il entendit enfin la respiration rapide de Sam, qui s’était interrompu et relevait la tête sous l’effet du plaisir. Il vit sa bouche entrouverte, ses dents qui mordaient la lèvre inférieure. Il entendit sa plainte sourde, sensuelle, merveilleuse.

Quand Sam reprit son sexe dans sa bouche, Jarvi sentit immédiatement venir son propre plaisir.

Percevant l’imminence de la jouissance, il s’arracha à la bouche de l’infirmier, serrant son sexe dans sa main, réprimant à grand peine ce qui s’annonçait.

Pour ne pas laisser en plan son amant, il s’assit à côté de lui et entreprit de lui retirer son peignoir. Sam se laissa faire docilement, et Jarvi se régala de toucher ses muscles fermes et sa peau mate. Ses épaules, ses pectoraux, même ses abdominaux étaient agréables à toucher. Il descendit jusqu’aux cuisses et posa enfin le regard sur son sexe, dressé au milieu d’une petite toison de poils foncés.  Il avait appréhendé ce moment, mais n’éprouva finalement aucune répulsion à cette vision nouvelle. Histoire de chasser définitivement toute hésitation, il décida de se jeter à l’eau. Il descendit du canapé,se plaça devant Sam et voulut se nicher entre ses cuisses. Mais Sam le repoussa doucement.

- Je veux te… Je veux te prendre dans ma bouche, expliqua Jarvi.

- OK, mais pas comme ça. Pas à genoux.

Au lieu de cela, l’infirmier le fit se rasseoir sur le canapé et se plaça devant lui, prenant appui sur le dossier du canapé. Jarvi répondit immédiatement en agrippant ses hanches et en l’attirant vers lui, se saisissant du sexe toujours dressé qu’il désirait sentir dans sa bouche. Il l’engloutit d’un seul coup et le sentit réagir aussitôt. Tentant de deviner ce que Sam attendait de lui, il finit par le laisser faire et accueillit ses légers mouvements avec soulagement. Il se plia au rythme qui lui était imposé, entreprenant de se caresser lui-même en même temps. Le désir le reprenait, plus fort, plus exigeant. Il entendit ses propres plaintes, que le sexe dans sa bouche étouffait à peine. En réponse, Sam se mit à soupirer lui aussi, accélérant la cadence de ses mouvements de bassin. Ils bougeaient ensemble maintenant, la bouche de Jarvi répondant d’elle-même aux allées et venues du sexe tendu et gonflé, l’accueillant sans retenue.

Jarvi sentait son plaisir monter en même temps qu’il entendait les plaintes de Sam se mêler aux siennes, de plus en plus rapides, de plus en plus difficiles à contenir. Son cerveau en feu ne contrôlait plus rien, sa bouche ne lui appartenait plus, et seules ses mains réussirent encore à suivre quelques instants ce que lui dictait son besoin de jouir enfin. La pièce chavira autour de lui alors qu’il éjaculait contre la cuisse de Sam, ayant vaguement conscience que Sam faisait de même, agrippé au canapé, à côté de lui.

A suivre.