Author: tiecelin
• Mercredi, juillet 06th, 2011

Une somptueuse odeur d’épices orientales venait de la cuisine.

- Je t’ai cuisiné un truc que je tiens de ma mère.

Jarvi passa en revue ce qu’il savait de l’Écosse et de ses spécialités. A part le haggis, la panse de brebis farcie avec des abats, il ne voyait pas trop.

- Curry d’agneau et légumes, annonça l’infirmier en posant les assiettes sur la table.

- Je croyais que tu étais d’origine écossaise, objecta Jarvi.

Sam rit gentiment.

- Oui, par mon père et mon grand-père, mais ma mère est d’origine indienne, et ses parents ont tenu quelques années un restaurant indo-pakistanais dans la banlieue de Manchester.

Cela expliquait sa peau mate, ses yeux magnifiques, et ses cheveux sombres.

- Ça a l’air vraiment délicieux.

Le repas fini, Sam avait plongé les assiettes et les couverts dans l’eau mousseuse, et les nettoyait consciencieusement. Jarvi en profita pour regarder le pantalon de toile grise qu’il avait enfilé, et qui lui donnait un air terriblement élégant. Il ne s’y connaissait pas bien en goûts vestimentaires, mais l’infirmier, lui, avait l’air de savoir choisir des habits qui mettaient en valeur ses jambes élancées et… eh bien, pas seulement les jambes, mais jusqu’à la taille. Il avait du mal à admettre qu’il était en train de regarder les fesses d’un homme. Il essaya de tourner ses pensées vers autre chose. D’ailleurs, quelque chose lui disait que Sam était conscient de ce regard posé sur lui, et qu’il lui tournait le dos précisément dans ce but.

- Pourquoi tu t’embêtes à faire la vaisselle maintenant? Je croyais qu’on était pressés.

- Oh, ça prend trois minutes et j’aime autant m’en débarrasser.

- Tu ne m’as toujours pas dit où on allait.

Ils avaient passé presque quinze minutes à table et Sam avait réussi à maintenir une conversation moyennement intéressante à propos de ses collègues de l’accueil.

- Je t’ai dit que tu verrais bien, fit Sam en rinçant les assiettes sous l’eau courante.

Jarvi n’avait pas vraiment envie de sortir. Il appréciait l’intimité de l’appartement où il avait eu l’impression de passer une nuit un peu à part, en dehors du temps, loin des contraintes et des demandes qui pesaient d’habitude sur lui. L’endroit lui était devenu un peu familier après la phase d’adaptation le soir précédent, et il n’avait pas envie de le quitter pour un nouvel endroit.

- Vu la façon dont tu t’es habillé, fit-il observer, on ne va pas visiter les égouts.

- Non, en effet. Bien que j’aie beaucoup hésité, parce que ceux d’ici sont très pittoresques.

Jarvi hésita:

- Rassure-moi, on ne va pas au théâtre ou à l’opéra?

- Pourquoi pas?

- Je n’ai pas trop envie de me retrouver avec un homme au milieu d’une foule de couples hétéro.

Sam se retourna après avoir posé les derniers couverts dans l’égouttoir.

- Bon, on va y aller, comme ça tu arrêteras de me poser des questions.

- Il faut prendre des sous, quelque chose?

- Ne t’en fais pas, tu n’auras rien à payer.

Jarvi essayait surtout de collecter des indices.

Sam prit sa veste et le regarda de son air amusé:

- Tu n’as pas de raison de stresser, c’est juste… Rien d’exceptionnel, juste comme ça, pour te changer les idées.

C’était vrai, qu’il était stressé. Il n’aimait pas l’idée de sortir dans un lieu public.

- On peut y aller à pied ou en voiture, qu’est-ce que tu préfères?

- A pied.

Il aurait l’occasion de marcher un peu, et ça, ça lui ferait sûrement du bien.

Il faisait à peine sombre lorsqu’ils sortirent. L’air s’était un peu rafraîchi et Jarvi avait pris un pull. Il avait laissé le reste de ses affaires chez Sam et après une dizaine de minutes de marche les mains dans les poches, dans la petite brise de début d’automne, il se sentait tout d’un coup libre comme l’air. Il était loin de son père, loin de tout impératif, et Sam l’avait visiblement accepté comme il était, y compris sa timidité et sa gaucherie habituelles.

Ils suivirent plusieurs rues qui semblaient descendre légèrement et Jarvi essaya de se rappeler si le fleuve qui traversait la ville était sur leur chemin. Peut-être un peu plus à l’ouest. Il eut envie de poser la question à Sam mais redoutait une réponse sur le mode « non, nous n’allons pas faire une promenade en gondole, cherche encore ».

Sam leur fit quitter la large rue qu’ils suivaient depuis un moment et ils partirent dans un quartier d’immeubles anciens, de type haussmannien, à grandes fenêtres et balcons au premier étage. Puis ils débouchèrent sur une sorte d’esplanade avec un parc et une église à la façade imposante. Jarvi commença à ralentir quand il s’aperçut que Sam les emmenait droit vers l’église.

- Tu as abusé du Glenfiddich ou quoi?

- Quoi? Tu n’as jamais mis les pieds dans une église?

Jarvi s’attendait à beaucoup de choses, mais pas à ça.

- Bien sûr que si, mais…

Sam avait son agaçant petit sourire amusé. Jarvi essaya de ne pas montrer son malaise pour ne pas lui faire trop plaisir. Il tenta de fanfaronner :

- Mais tu sais, en France, il faut aller à la mairie avant de se marier à l’église.

Le sourire de Sam s’élargit.

- T’inquiète, je suis au courant.

Ils étaient arrivés devant une porte latérale, qui était encore ouverte à cette heure. On voyait de la lumière à l’intérieur, et Jarvi crut voir plusieurs personnes sur les bancs.

Il décida de ne pas faire un pas de plus tant qu’il n’en saurait pas davantage. Ni lui ni son père n’étaient pratiquants, et il n’avait pas pénétré dans un lieu de culte depuis l’enterrement de sa mère. Il ne voyait pas ce qu’il allait faire là.

Sam, qui avait fait quelques pas à l’intérieur, revint vers lui, le sourire en moins.

- Qu’est-ce qu’il y a? Tu as peur?

- Non, pas vraiment.

- Rassure-toi, on ne va pas là-dedans pour des raisons religieuses.

- Hein?

Jarvi réfléchit:

- Tu veux me faire admirer l’architecture? Les vitraux?

- Presque.

- Des fois, t’es franchement agaçant.

- Désolé, fit l’infirmier, mais je voulais que ça soit un peu une surprise.

Ils entrèrent, et Sam l’emmena sur le côté, le long des alcôves où des cierges brûlaient devant des statues. Quelques personnes étaient assises sur les bancs, recueillies. Jarvi était certain qu’il s’agissait d’une erreur : ils n’avaient absolument rien à faire là.

Sam regarda sa montre:

- Il faut qu’on se dépêche.

Arrivé devant une porte latérale, il sortir de sa poche une clé à laquelle pendait un petit porte-clé muni d’une étiquette que Jarvi n’arriva pas à lire.

Il la glissa dans la serrure, mais ne réussit pas à la faire tourner.

Il retenta la manœuvre, mais la clé ne voulait pas ouvrir la porte.

- Ah non, pas ça.

Il était tout penaud, devant sa clé qui ne voulait pas ouvrir la porte. Les sourcils froncés, les bras le long du corps, il voyait son projet tomber à l’eau – quel qu’il fût. Jarvi eut presque pitié de lui, tant sa déception et son désarroi étaient manifestes. Levant les yeux, il vit que la porte fermée devait donner vers un escalier qui donnait sur la galerie quelques mètres plus haut. La galerie bordait les vitraux et semblait faire le tour de la partie principale. Jarvi la suivit des yeux pour s’en assurer et

- Ah, je me demandais si vous alliez venir, fit une voix derrière eux.

Jarvi se retourna. L’homme portait le col romain des prêtres catholiques. Il avait une cinquantaine d’années et portait de fines lunettes métalliques. Il posa sur lui un regard qui semblait lire à l’intérieur de lui, l’étudia une ou deux secondes, puis revint à Sam.

- Bonsoir, cela fait un moment.

- C’est vrai, répondit l’infirmier.

Ils se serrèrent la main.

- Jarvi, je te présente le père Matthieu. Jarvi est un ami pianiste.

Jarvi rougit légèrement. Il n’était pas pianiste. Du moins, pas officiellement. Mais il jouait du piano, après tout.

- Jarvi Clark.

- Enchanté, répondit le prêtre en lui serrant la main d’une main froide mais cordiale.

- La serrure a été changée l’hiver dernier, reprit-il à l’intention de Sam. Madame Brigard avait toujours l’ancienne clé, apparemment. Mais elle ouvre encore la porte vers la crypte, vous pourrez y aller tout à l’heure.

La crypte. Même si Jarvi savait que le mot désignait la partie souterraine des bâtiments religieux, cela sentait les histoires de revenants et les mauvais films d’épouvante.

L’infirmier était tout sourire, charmant et arrangeant comme il devait l’être avec les patients de l’hôpital et leur famille.

- Je suis désolé que vous vous soyez dérangé pour nous. Je voulais juste faire faire la visite à mon ami, mais si c’est fermé, nous…

- Non, non, répondit précipitamment le prêtre. Je vais vous ouvrir, nous allons monter.

La porte ouverte, ils montèrent l’escalier de pierres qui devait dater d’un bon siècle, peut-être plus, mais qui était parfaitement entretenu. Ils longèrent la galerie d’où Jarvi put admirer la nef et les voûtes néo gothiques de l’église. Il faisait trop sombre pour profiter pleinement de la beauté des vitraux, mais on pouvait encore voir la richesse de leurs couleurs et la finesse du travail. Son père aurait adoré lui faire un cours sur le sujet.

- Voilà notre plus grande fierté, fit le prêtre en arrivant à la colonne qui marquait l’angle sud de la galerie.

Sam guettait la réaction de Jarvi. S’approchant, celui-ci comprit ce que l’infirmier avait voulu lui montrer : l’ orgue de l’église, somptueux, que Jarvi essaya de dater, occupait presque la moitié de la hauteur de l’édifice. Une cascade de claviers aux touches d’ivoire, des panneaux de bois ciré entretenu avec soin, et de longs tubes brillants, à quelques mètres de lui.

Ça n’était pas donné à tout le monde d’admirer de près un aussi bel instrument. Il se rappelait en avoir déjà vu un, au moins une fois, mais n’en avait qu’un souvenir limité. Il était impressionné, et ne le cacha pas à Sam, qui était visiblement ravi d’avoir touché juste pour sa soirée surprise.

Il resta un bon moment la bouche ouverte. Du geste, Sam l’invita à s’approcher, et Jarvi put effleurer les touches anciennes, caresser de la main les panneaux de bois, contourner le banc et jeter un coup d’œil aux marches et aux tirants.

Il remarqua que la soufflerie était en marche, faisant entendre comme une vaste respiration derrière les panneaux de bois.

- Est-ce que vous en avez déjà joué? S’enquit poliment le religieux.

- Non, s’empressa de répondre Jarvi, je joue essentiellement du piano.

Il n’avait pas envie d’ajouter que sa mère, par contre, jouait souvent sur l’orgue d’une église proche de chez eux, quand il était petit, et qu’elle l’avait encouragé à travailler l’orgue électrique parallèlement à ses premières années de piano.

Le prêtre avait un sourire bienveillant.

- J’aimerais que l’organiste soit là pour vous en faire une présentation détaillée, parce que je suis loin d’être un spécialiste. Néanmoins, si vous avez envie d’expérimenter quelques minutes les sonorités que peut offrir cet instrument, je prends sur moi de vous y inviter.

Intimidé, Jarvi jeta un coup d’œil à Sam, qui adressait au prêtre un sourire de gratitude.

C’était une occasion unique : la curiosité fut plus forte. Prenant garde de ne pas poser les pieds par inadvertance sur les marches en bois qui s’alignaient au-dessus du sol, il s’assit sur le banc de l’organiste, mit ses pieds sur le repose-pied et posa ses mains sur le clavier.

- Je ne sais pas mettre la sourdine, avoua-t-il après avoir cherché instinctivement la pédale avec le pied.

Le prêtre rit gentiment.

- La sourdine? Parce que vous avez peur de mal jouer? Nos paroissiens sont habitués à ce que nous accueillions des organistes en formation. De toute façon, si vous utilisez le deuxième clavier, ou le troisième, expliqua-t-il, vous ne serez pas en plein jeu. Et puis, si vous jouez juste quelques minutes, ils ne protesteront pas pour une ou deux fausses notes.

Jarvi ne put pas résister plus longtemps. Après avoir pris une grande inspiration, il posa ses doigts sur le deuxième clavier et plaqua quelques accords. Les notes résonnèrent longuement dans toute l’église, avec une sonorité incroyable. Par curiosité, il se lança, de mémoire, dans les premières mesures de la toccata de Bach, qu’il avait jouée des centaines de fois au piano et sur orgue électrique : le résultat était saisissant. La musique se répandait dans toute l’église et envahissait chaque voûte, chaque recoin, puis revenait en écho à la rencontre des nouvelles notes. Il s’interrompit pour entendre les multiples échos se répercuter encore et encore sur les piliers et sous les voûtes en ogive.

Il fut tenté de se lancer dans une brutale improvisation sur l’instrument pour le plaisir d’entendre les tubes de métal vibrer et les murs de pierre reprendre chaque son en cascade. C’était à se damner.

Il hésita, puis essaya d’extirper de sa mémoire les quelques partitions de musique sacrée qu’il ait jamais jouées. Il y avait cette sortie d’Henri Mulet que sa mère aimait bien, et qu’elle jouait souvent à l’orgue électrique. Il eut envie de lui dédier ce moment, et d’en faire une connexion avec elle, à travers les notes, à travers l’instrument qu’elle avait aimé et dont il jouait pour la première fois.

Il posa les doigts sur les touches sans appuyer, le temps de retrouver les accords. Il lui manquait quelques accords pour accompagner la mélodie principale : il ne jouerait que le tout début.

Une inspiration. Il sentait le regard du prêtre sur ses doigts, et le regard de Sam dans son dos. Une nouvelle inspiration, une bouffée d’appréhension, puis Jarvi décida d’ignorer la petite voix qu’il entendait en lui et qui lui disait qu’il était devenu fou, qu’il n’avait pas le droit, qu’il ne fallait pas s’autoriser ce genre de fantaisie grotesque, que c’était inconvenant et toutes les autres paroles décourageantes qu’il se fabriquait souvent pour lui-même.

Il entama le morceau un peu timidement, de la main droite, puis plaqua plusieurs accords de la main gauche, et la mélodie prit une profondeur magnifique. Dire qu’il ne se souvenait même pas du nom exact du morceau. Les notes lui arrivaient droit dans les oreilles, puis revenaient avec quelques dixièmes de seconde de retard, chargées de l’empreinte du lieu et de l’odeur des pierres. Ca n’avait rien à voir avec un piano : c’était une respiration de la pierre. Les murs étaient une caisse de résonance.

En réalité, l’instrument n’était pas l’orgue lui-même, mais l’édifice dans son ensemble.

Il s’arrêta après une bonne minute, hésitant sur la fin d’une suite d’arpèges, mais tout l’édifice continua à résonner et à vibrer bien après qu’il se fut interrompu, et Jarvi ne pouvait se lasser d’entendre revenir vers lui les interminables échos.

Il finit par se lever, conscient qu’il ne pourrait rester là indéfiniment. Le religieux et l’infirmier le regardaient en souriant jusqu’aux oreilles, et il se demanda pourquoi, avant de comprendre qu’ils ne faisaient que répondre au sourire béat qu’il affichait lui-même.

Ils avaient l’air d’attendre qu’il parle.

- C’est… ouaouh, c’est un truc incroyable. C’est… Ça donne la chair de poule. Ça fait vibrer toute l’église.

Il ne savait pas trop quoi dire d’autre. Sam continuait à sourire. Il aurait bien voulu se retrouver seul avec lui pour exprimer davantage son enthousiasme. Il se sentait mal à l’aise en présence du prêtre.

Il y eut un moment de flottement. Jarvi se demandait si Sam attendait de lui qu’il joue un peu plus, ou s’il avait prévu la suite de la visite. Et les deux autres se demandaient peut-être s’il avait encore envie d’essayer un morceau.

Sam, toujours à l’aise en toute occasion, prit la situation en main :

- Je crois qu’il va être l’heure de descendre, fit-il au prêtre.

Le religieux acquiesça, et sans rien dire d’autre, les guida le long de la galerie en sens inverse. Sam expliqua :

- A partir de vingt et une heure, on ne peut plus utiliser l’orgue, sauf certains soirs de concerts, pour ne pas déranger les riverains.

Les riverains. Encore un choix de mot qui détonnait. Jarvi en était maintenant persuadé : le français n’était pas la langue natale de l’infirmier, bien qu’il le parlât avec naturel, sans la moindre trace d’accent.

En bas de l’escalier, le prêtre referma la porte à clé, puis se retourna:

- Je vais vous laisser, j’ai du travail. Vous avez la clé pour la crypte, l’accès est libre pour la soirée. Nous fermerons vers vingt-trois heures, mais vous pourrez toujours sortir par la porte qui se trouve derrière la sacristie : cela na pas changé.

Sam lui serra la main.

- Au revoir, et merci.

- Au revoir, j’espère.

Le prêtre se tourna ensuite vers Jarvi et lui tendit la main.

- Un grand merci, monsieur.

- De rien. J’ai été ravi. Vous semblez avoir du talent, peut-être que vous êtes fait pour l’orgue autant que pour le piano. Réfléchissez-y.

Avec encore un sourire bienveillant, le prêtre s’éloigna, d’un pas vif, le long des rangées de chaises.

- Et donc maintenant, on visite la crypte?

Sam ne répondit pas tout de suite. Il surveillait le visage de Jarvi.

- Quoi?

- Non, rien, je me demandais si tu n’allais pas me poser une tonne de questions.

Jarvi admit:

- J’en ai quelques-unes, mais pour te dire la vérité j’aimerais assez voir ce que tu veux me montrer d’autre, avant de les poser.

Sam soupira, sans que Jarvi pût dire si c’était de soulagement ou d’appréhension, puis il tourna les talons:

- Viens, l’entrée est par-là.

Ils longèrent l’allée, passèrent le chœur, et Sam montra une double porte :

- Là, l’escalier.

Cette fois, la clé de Sam daigna ouvrir la porte du premier coup.

Le sous-sol de l’église était aussi vaste que le rez-de-chaussée. La partie principale servait de lieu de culte, avec un autel presque aussi imposant que celui d’en haut, mais une partie latérale avait été aménagée en salle de concert. Au-delà d’une rangée de chaises pliantes se trouvait une scène légèrement surélevée, et en plein milieu, comme Jarvi l’avait pressenti, un piano, un quart de queue dont il ne voyait pas la marque mais qui semblait de bonne facture.

Category: l'Asphalte (en cours)  | Tags: , ,  | 3 Comments
Author: tiecelin
• Vendredi, juin 03rd, 2011

Morceaux précédents

- Alors, tu dors chez moi ce soir?
C’était la question qui embêtait Jarvi depuis le matin. Mais lorsque Sam la lui posa, de retour au petit café qui faisait face à l’entrée de l’hôpital, Jarvi sut que la réponse n’avait pas cessé d’être un incontestable oui. S’il avait des hésitations, c’était surtout à cause de ce sentiment de déception du matin. Il avait du mal à s’expliquer cela. Il avait réussi la veille à faire céder les défenses de Sam, il avait réussi à obtenir ce qu’il voulait, mais cela ne l’avait pas satisfait.
Pendant que Sam allait commander, Jarvi repensait à cette étrange nuit. Deux fois, il avait senti les réticences de l’infirmier lui céder.
Pourquoi avait-il été déçu? Sam ne lui avait rien promis. A part, selon ses propres mots, une grosse déception.
Qu’avait-il espéré? Une expérience homo… Oui, et il l’avait eue. Mais il s’était senti si seul en se réveillant. Encore plus seul qu’avant. Pouvait-on se sentir seul après avoir passé la nuit si près de quelqu’un? Visiblement oui.

- A quoi tu penses? demanda Sam en revenant avec son café et le verre de limonade.
- J’étais en train de réaliser que même après hier, je ne sais rien de toi.
On prenait vite l’habitude de dire les choses de façon directe.
- Et ça t’embête? Moi non plus je ne sais pas beaucoup de choses sur toi.
- C’est vrai, reconnut Jarvi.
- Si ça peut te faire plaisir, je peux papoter dix minutes en te racontant que j’aime mon métier, que je m’entends bien avec les médecins de mon service, que… Que mes hobbies sont la musique et le dessin, que…
- Quel genre de musique?
- Piano, surtout, mais pas seulement.
- J’en étais sûr, ça se voit à tes doigts.
- Oh, mes doigts…
- Ils sont longs et déliés.
- Oui, c’est surtout à force de poser des intraveineuses d’une seule main, fit Sam avec ironie. Ca fait tellement longtemps que je n’ai pas touché un piano.
- Ah.
- Donc la musique et le dessin… Quoi d’autre? J’ai beaucoup voyagé, la phrase bateau… et j’aimerais voyager encore plus loin. J’aime le tennis et le ski. Des banalités comme ça. Mais tout ça, ça ne sera que des phrases, des généralités. Je peux continuer comme ça un moment.
- Mais après hier soir… Enfin, je sais pas, mais je ne peux pas m’empêcher de vouloir en savoir plus sur toi, te connaître un peu plus.
- OK. Mais tu sais, ça ne changera rien. Ca ne va pas nous… nous rapprocher.
- Et pourquoi pas?
- Mais enfin, on ne se reverra sans doute jamais. De toute façon, on a trop peu en commun.
Jarvi eut une grimace dubitative.
- Je ne sais pas. Et puis de toute façon, ça n’empêche pas.
Sam posa la tasse qu’il tenait et le regarda bien en face.
- Mais, écoute, je ne cherche personne dans ma vie. Je n’ai pas besoin de toi.
Il avait dit cela sans méchanceté, mais Jarvi le prit en plein coeur. Il réalisa brutalement qu’il s’était fait des idées, à partir de pas grand chose. Comme il pouvait être bête, des fois.
- Hé, oh, le prends pas mal, je ne… Jarvi, c’est juste…
Jarvi dut faire un gros effort pour se maîtriser. Il était fatigué. Il se souvint qu’il n’avait finalement pas beaucoup dormi la nuit précédente.
Luttant contre les larmes, il essaya de se justifier:
- Non, mais, j’avais l’impression… Hier, tu me paraissais vraiment… Vraiment seul, quoi.
- Seul?
L’infirmier réfléchit.
- C’est vrai, oui, je suis assez seul, mais ça ne veut pas dire que j’ai nécessairement besoin que tu viennes combler un vide.

- Ecoute, tu es de passage, on ne va pas commencer à faire connaissance, tout se raconter, et construire une relation de longue durée pour des années. Sois réaliste.
Jarvi essaya de l’être
- Non, je sais, mais…
Mais quoi? Il ne le savait pas.
- Tu sais, parfois dans la vie, tu es juste amené à passer un moment avec une personne. C’est juste… je ne sais pas, une rencontre. Tu croises son chemin, c’est un moment passionnant, et puis ça reste un souvenir précieux. Rien de plus. Rien de moins.
Jarvi hocha la tête.
- Je vois, je… Je comprends. D’accord.
Après réflexion, il insista :
- Mais tu as l’impression qu’on a eu une soirée passionnante au point d’en garder un souvenir comme ça, un souvenir précieux?
Il avait touché un point sensible. L’infirmier reconnut:
- Non, hier soir, et cette nuit, ça… Écoute, j’ai un peu merdé.
Tout d’un coup, il parlait d’un ton un peu moins péremptoire.
- Déjà, je… je crois que je ne m’attendais pas à ça. Mais ça n’est pas une excuse.
Jarvi ne comprenait pas. Sam essaya d’expliquer :
- Je veux dire, je ne fais jamais de rencontres, ou presque, et surtout, je ne… Enfin, toi tu es tout jeune, et en plus c’était une découverte pour toi… Tout ça, et puis qu’on improvise tout ça d’un coup… je ne m’y attendais pas, et j’ai sûrement mal agi.
Çal’énervait, Jarvi, d’entendre qu’il avait mal agi. Comme la veille, après leur moment sur le canapé. Cela revenait à dire qu’il n’aurait jamais dû céder, et qu’il le regrettait.
- Tu regrettes? demanda-t-il alors que Sam cherchait ses mots.
- Non. Oh, non.
Un sourire rassurant, un éclair inattendu dans ses yeux sombres. Tout d’un coup, son regard ressemblait à celui de Marco certains jours. Jarvi y lut la même… bienveillance? Il n’aurait su le dire. Quelque chose de gentil, en tout cas.
- Non, mais j’aurais dû… On aurait dû prendre notre temps. J’ai… Cette nuit, j’ai un peu précipité les choses. Je crois que j’avais très envie, et…
Le sourire embarrassé de l’infirmier lui tordait un coin de la bouche.
- J ‘ai un peu précipité les choses, et j’ai un peu profité de ton envie à toi, alors que ça aurait pu être beaucoup mieux. Je veux dire, bien meilleur.
Il rajouta comme pour rassurer Jarvi:
- Mais c’était bien, hein.
Il y eut un petit silence. Jarvi sirota le reste de sa limonade et tenta:
- Et ce soir?
Sam rit.
- Ce soir, eh ben… Je voudrais… J’aimerais bien te faire passer une soirée parfaite, magique et romantique et tout, mais je n’ai pas eu le temps d’acheter les bougies, les fleurs, le champagne et les fraises.
Jarvi sourit pour lui faire plaisir mais il attendait la suite.
- Bon, en fait je vais essayer de faire mieux qu’hier. On profite de la soirée. J’essaye de ne pas me précipiter sur toi, et toi non plus. On prend notre temps. On ne se prend pas la tête à penser à demain, on profite juste des bons moments. Tu crois qu’on peut y arriver?
- Je crois, répondit Jarvi.
Il allait essayer.
- Et d’ici-là?
- Ah ça, je ne sais pas. Tu peux venir chez moi dès maintenant?
- Juste le temps de prendre trois bricoles dans la voiture, et de prévenir mon père.
Il réfléchit une seconde.
- Mais il sera peut-être allé dormir. Enfin dans ce cas, je laisserai le message à Claire.
Sam se leva pour aller payer ce qu’il devait. Jarvi le suivit des yeux, et admira ses longues jambes, sa démarche aisée, et le dos souple qu’il avait parcouru de ses mains pendant la nuit.

Alors que Sam s’éclipsait vers les toilettes, Jarvi eut soudain envie de le suivre. Il compta jusqu’à trente, se leva, et poussa la porte. Sam se lavait les mains. Il leva la tête à son approche, surpris. Jarvi ne dit pas un mot, laissa la porte se refermer derrière lui, et s’approcha avec l’intention de lui voler un rapide baiser. Il anticipait déjà la chaleur de sa bouche, le goût de café, la douceur de sa langue.
Il l’embrassa brièvement sur les lèvres, provoquant un sourire complice, puis tenta maladroitement une approche plus sensuelle, posant une main dans son dos et appuyant le baiser.
Aussitôt, une résistance.
- Quoi? J’ai mauvaise haleine?
- Non, mais… Ce n’est pas un bel endroit pour ça.
Les yeux de Jarvi firent le tour de l’endroit. Ce n’était pas faux. Même si les toilettes étaient assez propres, s’enlacer entre un lavabo, un urinoir et la porte d’un wc, ce n’était pas ce qu’on faisait de mieux.
Il allait devoir attendre un peu.

Ils refirent le trajet en voiture. Jarvi aurait préféré profiter de la chaleur de l’après-midi pour marcher un peu avec Sam, profiter de l’agitation de la ville, s’imprégner des bruits de la rue et avoir l’impression de mener une vie aussi normale que celle des passants.

Chez Sam, Jarvi fut à nouveau frappé par le vide de la salle à manger. Il se sentait bizarrement attiré, fasciné par la vie simple et tranquille que Sam y menait sans doute.
- Tu as de la chance, tu as une déco toute simple, ça… Ça permet de respirer et d’imaginer.
- Ah bon? Moi, je trouve ça un peu trop vide.
- Tu verrais toutes les choses que mon père met sur les murs, fit Jarvi d’un air exagérément désespéré. Des photos de plein d’endroits où il est allé, des endroits où mes parents m’ont traîné quand j’étais petit, des souvenirs, des cartes, des… tout ça.
- Il a de la chance, d’avoir plein de souvenirs de belles choses.
- Oh, à mon avis, ce ne sont pas tous des bons souvenirs.
Jarvi réfléchissait à ce que devaient représenter pour son père les voyages qu’il avait faits avec une femme maintenant décédée.
- Mais il tient à les afficher… Un jour il m’a dit qu’il gardait tous ses souvenirs pour moi.
- C’est normal, si ce sont des voyages que vous avez faits ensemble.
- Oui,… n’empêche que c’est étouffant. Je crois qu’il voudrait que j’aie les mêmes projets que lui, que moi aussi je rêve de partir à travers le monde et voyager et voir plein de villes. Sauf que je vais le décevoir, je n’ai pas envie de faire comme lui.
- Tu as le droit d’être différent et de ne pas suivre ses traces, rappela Sam.
- En fait, je n’ai rien contre les voyages, mais à la différence de lui… Ce n’est pas la destination qui m’attire. C’est le fait d’être sur la route. Dans les gares, dans les trains, sur l’asphalte.
Il regarda l’infirmier.
- C’est bizarre hein?
- Non, pourquoi ça serait bizarre? Et puis ça veut dire que tu aimes les voyages aussi, d’une certaine façon. Ça vous fait quand même un peu en commun.
Histoire de ne pas avoir à parler davantage de lui, Jarvi revint au présent.
- En tout cas, ici, des murs nus comme ça, je trouve ça moins étouffant, il n’y a pas de pression, pas d’incitation à rien.
- Mais c’est un peu triste.
- C’est vrai… Toi, tu trouves ça triste?
- Je ne sais pas, c’est ce qu’on me dit. En réalité, je ne sais pas quoi mettre au mur.
Jarvi réfléchit.
- Tu n’as jamais rien mis, depuis que tu habites ici?
- En réalité, si. Quand je vivais avec… mon ancien compagnon. Il y avait des choses, des dessins, des objets… J’ai tout repeint.
- Et depuis, tu n’as rien mis à la place? Juste ce gris.
Jarvi sentait qu’il touchait une question personnelle, douloureuse, mais il ne pouvait s’empêcher de demander.
- Non. Je n’ai rien trouvé à mettre.
- Tu n’as pas complètement tourné la page, hein?
Sam ne dit rien, mais la tristesse de son regard, qu’il ne cachait pas, était une réponse.
Jarvi se demanda comment changer de sujet. Il avait envie de dormir, et aussi de prendre une douche. Il eut soudain un soupçon.
- Dis, Sam, le peignoir gris?
- Quoi? fit Sam, et aussitôt, Jarvi sut qu’il avait raison.
- C’est celui de ton ex?
L’infirmier resta sans expression pendant quelques secondes. Puis il fit simplement :
- Mets-le à la poubelle.
- Tu voulais que je lui ressemble? insista Jarvi. Tu voulais faire revivre un fantôme?
- N’importe quoi, arrête de psychoter, fit fermement Sam. Ce n’était pas prémédité, arrête de recommencer tes histoires à la Barbe Bleue. J’aurais dû jeter ce vieux truc et te proposer un des miens, c’est tout. Ils sont trop grands mais ça n’est pas grave.
Jarvi se leva.
- Je vais prendre une douche. En sortant je mettrai ton peignoir à toi.
Il disait ça d’un air de défi, mais Sam ne répondit pas, gardant dans le regard une dureté non dissimulée. En fermant la porte de la salle de bains, Jarvi eut un peu honte de son comportement.

Après sa douche, Jarvi se glissa dans la chambre, espérant que Sam allait le rejoindre dans le lit et qu’ils passeraient une partie de l’après-midi à se réconcilier entre les draps. Il l’entendit prendre sa place dans la salle de bains, mais s’endormit avant que Sam ait terminé.

Une discussion l’éveilla. La porte de la chambre avait été partiellement refermée, mais il entendait une voix de femme qui répondait à la voix de Sam. Une voix de femme d’âge mûr, peut-être même une vieille dame. Une voisine? Il n’entendait pas ce qui se disait et n’osa pas se lever pour s’approcher de la porte.
La dame partie, Sam entra dans la chambre.
- Tu es réveillé? Ça va faire presque quatre heures que tu dors.
- C’était qui?
- Oh, une amie. Tu veux te lever?
Jarvi fit signe que oui. Il s’apprêta à sortir du lit et se souvint qu’il s’était glissé nu dans les draps. Sam surprit son regard vers le peignoir bleu posé près du chevet, et son sourire amusé réapparut.
- Tu pensais que j’allais venir faire la sieste avec toi, hein?
Puis, se retournant pour sortir, il annonça :
- Allez, il faut qu’on mange sans trop tarder.
Jarvi se saisit du peignoir et l’enfila.
- Pourquoi, tu es pressé?
- Je t’emmène quelque part ce soir, fit Sam depuis le couloir.
- Quelque part? Où ça?
- Tu verras bien.
Qu’est-ce qu’il pouvait être énervant!

la suite

Author: tiecelin
• Lundi, mai 02nd, 2011

Les autres morceaux

- Est-ce que vous avez dit à Jarvi que vous êtes homo ?

Immédiatement, la question s’imposa à Jarvi: comment avait-elle su? Etait-ce écrit sur la figure de Sam? Etait-ce un fait connu de tous, sauf de lui seul? Tout l’hôpital était-il au courant? Et donc son père?

Il avait déjà eu des tendances à la paranoïa, notamment à l’époque si compliquée où Aymeric et ses copains l’avaient pris comme tête de turc et le provoquaient dès qu’ils pouvaient, pour s’amuser de ses réactions. Il ressentait alors souvent une sorte d’inquiétude sournoise dès qu’il se passait quelque chose de déplaisant : il suspectait le groupe des quatre d’y être pour quelque chose.

Il ressentit cette sensation étrange, à nouveau : l’impression tombé dans un piège.

Il essaya de se calmer : était-il possible que tout le monde fût déjà au courant de la façon dont il avait passé la dernière nuit? Non, il s’affolait bêtement.

Il fit taire ses craintes infondées, et remarqua que Sam avait enfilé une magnifique expression médicale, celle de celui qui ne dira rien de ce qu’il sait mais qui n’en fera pas une impolitesse.

- En quoi ma vie personnelle vous regarde-t-elle? demanda-t-il simplement à Claire, et son calme imperturbable était presque aussi insultant que le ton agressif qu’elle avait employé pour lui balancer la question dans la figure.

Accusation contre accusation. Tu es un dissimulateur, et toi tu es une harpie indiscrète.

- Vous faites ce que vous voulez de votre vie personnelle, mais si vous invitez Jarvi chez vous sans lui dire ce qu’il a le droit de savoir, ça me met en colère.

Jarvi trouva surprenant qu’elle vienne ainsi se positionner comme sa protectrice. Ils n’avaient jamais été amis, ni même proches. De quoi se mêlait-elle?

Sam se défendit tranquillement :

- Je n’ai pas invité Jarvi chez moi dans le but de l’agresser ou de lui faire le moindre mal que ce soit.

Histoire que l’infirmier ne lui raconte pas leur soirée pour lui montrer combien elle se trompait sur son protégé, Jarvi intervint :

- Je ne sais pas pourquoi tu te mets en colère, mais tu te trompes, Sam n’a jamais eu les intentions que tu lui prêtes. Avant même de m’inviter chez lui, il m’avait déjà dit, euh… ce que j’avais le droit de savoir… Et que visiblement, toi tu sais déjà, je ne sais pas comment.

Il eut un regard vers Sam après avoir terminé sa phrase, et l’infirmier réagit en avançant une explication:

- Je suppose que ce sont les demoiselles de l’accueil qui ont été plus bavardes qu’elles n’auraient dû. Ca ne me surprend pas. De toute façon, je ne me cache pas spécialement, mais j’avais demandé à mes collègues de travail d’éviter de le claironner, pour ne pas créer de malaise au contact de certains patients.

Sam s’était mis à s’adresser à Jarvi, sans plus prêter d’attention à Claire. Afin qu’elle ne se sente pas ignorée davantage, et que la conversation ne devienne pas irrémédiablement hostile, Jarvi reprit à son intention:

- Il m’en a parlé avant que je n’accepte de venir chez lui, ne t’en fais pas. Tu sais, je suis un grand garçon maintenant, et s’il avait voulu me faire du mal, … je sais me défendre.

Une allusion à l’entraînement qu’il avait suivi avec Marco. Une petite pensée pour Marco, qu’il chassa immédiatement : ce n’était pas le moment.

Sur la défensive, Claire sirota son café afin de se donner une seconde de réflexion, puis admit :

- D’accord, je n’aurais pas dû m’énerver comme ça.

Une réponse limpide, directe, qui ne manqua pas de plaire à Sam. Il lui sourit avec sympathie, et elle mit fin élégamment à leur petit désaccord :

- Vous avez votre vie, elle ne me regarde pas. En réalité, je crois que vos collègues de l’accueil devraient être plus discrètes quand elles parlent de vous, en se croyant seules, aux toilettes du rez de chaussée.

L’infirmier feignit la curiosité:

- Que disaient-elles?

Toujours cette façon de parler polie, un peu guindée.

Claire eut un petit rire, à peine forcé:

- Elles disaient, je cite, qu’elles vous avaient vu partir hier avec un petit jeune trop craquant et qu’elles espéraient que vous aviez passé une nuit torride.

Sam rit.

Jarvi aussi, histoire de cacher son restant d’appréhension. Bon, la tournure que prenait la conversation s’avérait désormais plus gérable. Sam ne dirait rien de leur soirée et il lui en était infiniment reconnaissant.

Son père n’aurait aucune raison d’être au courant de quoi que ce soit. C’était un énorme soulagement.

- Alors, y a-t-il dans cette ville des choses à faire ou à visiter, demanda Claire, pour nous qui sommes condamnés à jouer les touristes pour la journée?

Sam réfléchit.

- Il y a bien quelques musées sans intérêt à visiter, et trois ou quatre rues piétonnes à voir dans la vieille ville, mais rien d’incontournable. Pour s’occuper une journée, ajouta-t-il, il y a deux piscines et plusieurs cinémas, et pour faire du shopping je peux vous indiquer un centre commercial où on trouve pas mal de choses…

- Je ne suis pas trop shopping, répondit Claire, et Jarvi non plus, je pense.

Jarvi confirma:

- Je n’ai pas trop la tête à ça aujourd’hui.

Il avait répondu spontanément. Elle tourna la tête vers lui et l’observa une seconde, puis reprit à l’intention de Sam:

- Apparemment, on va se limiter à l’hôpital et ses environs immédiats. Tant pis pour la vieille ville.

- Si vous passez la journée à l’hôpital, je vous recommande la visite de la cafétéria du sous-sol et notamment la tarte au chocolat. Servie tous les jours. Parfaite pour accompagner le café immonde également servi au sous-sol.

Claire rit d’un rire sincère. Ce que Jarvi avait observé se confirmait : Sam avait un vrai talent pour mettre les gens à l’aise. Et aussi, quand il le voulait, pour les mettre mal à l’aise. Il arrivait à agir sur l’humeur des autres. Un don bien utile pour un infirmier, et précieux pour un hôpital.

- A part ça, il n’y a pas grand chose à faire dans un hôpital, pour ceux qui n’y travaillent pas… Il y a la boutique près de l’accueil pour acheter des livres ou des magazines, et il y a la télé dans les chambres si on paye un supplément. Cela dit, rien qu’en se baladant dans les couloirs, on peut profiter d’un large choix d’émissions de télé sans rien payer, vu le nombre de personnes âgées qui montent le son au maximum.

Sam continua à palabrer sur le quotidien de l’hôpital, écouté avec attention par Claire qui devait être ravie de se changer les idées. Elle avait paru fatiguée tout à l’heure, mais elle semblait aller mieux. Peut-être simplement parce qu’elle avait laissé tomber pour quelques instants l’inquiétude qu’elle ressentait pour David. Jarvi aussi se posait des questions sur son état. N’empêche que David était en vie, et cela rendait son sort nettement plus enviable que celui de Marco.

Ils restèrent assis une bonne heure, Claire et Sam s’occupant de la conversation pendant que Jarvi s’isolait dans ses pensées à propos de David, de Marco et de l’étrangeté des destins de chacun.

Jarvi suivit Claire lorsqu’elle monta prendre des nouvelles de David au deuxième étage, mais Clark ne les laissa pas entrer dans la chambre. Son silence pouvait s’interpréter de deux façons : ou bien il était avéré que David allait mal, ou bien on ne savait pas ce qu’il allait.

Claire et Jarvi retrouvèrent ensuite Sam pour déjeuner dans la fameuse cafétéria du sous-sol. Il y avait une dizaine de tables à peine: l’endroit n’était pas prévu pour qu’on s’y attarde, mais pour qu’on mange rapidement ou qu’on emporte son déjeuner.

Ils posèrent leurs plateaux sur une table un peu à l’écart, près d’une jardinière en plastique garnie de plantes artificielles, et mangèrent en silence pendant plusieurs minutes. Claire semblait se forcer à avaler sa salade de pâtes. Jarvi remarquait que Sam hésitait à lancer une conversation qui n’aurait servi qu’à meubler le silence. Il était contrarié : la présence de Claire le privait d’un repas en tête à tête avec l’infirmier, et il aurait voulu parler avec lui afin de déterminer s’il voulait passer la soirée suivante avec lui, ou sans lui.

Il finit par rompre le silence en constatant :

- Eh bien, c’est pas la joie.

Claire lui jeta un regard fâché, comme celui que jette une mère à un enfant qui a dit un gros mot.

- Non, en effet.

- Il y a des jours comme ça, fit Sam avec philosophie. En général, ça passe.

Jarvi commençait à en vouloir à Claire. Non seulement sa présence lui semblait encombrante, mais en plus elle s’arrogeait le droit de donner au repas un ton sinistre, juste parce qu’elle s’inquiétait pour l’état de santé de son petit ami. Il lança :

- C’est pas la tête de tirer une tête d’enterrement pour autant.

Claire réagit à la provocation :

- Jarvi, on a quand même le droit de s’inquiéter pour quelqu’un qui ne va pas bien, non?

D’un mouvement discret, Sam recula sa chaise de quelques centimètres, pour ne pas être mêlé à la dispute qui s’amorçait.

- Inquiète-toi si tu veux, mais il est pas mort!

- Encore heureux, s’indigna-t-elle.

- Eh ben, mais alors y a pas de quoi en faire un drame. Pourquoi tu fais chier?

Claire leva sur lui des yeux outrés. Sam intervint avant qu’elle ait trouvé quoi répondre.

- Jarvi, elle ne fait chier personne, qu’est-ce qui te prend?

- Mais elle est là avec sa tête de malheureuse, commença-t-il, alors que…

Il se rendit compte qu’il allait passer pour un gamin qui faisait un caprice, ce qui ne ferait que renforcer l’image que Claire avait de lui. En plus de ça, il ne voulait pas agir en gamin en présence de Sam.

Il respira profondément et reprit plus calmement.

- Ca m’énerve de voir ça, alors qu’à côté de ça il y a de vrais drames qui ne lui font ni chaud ni froid.

Comme prévu, Claire demanda:

- De vrais drames? Mais de quoi tu parles?

D’un air buté, il dit simplement :

- De Marco.

Il pouvait sentir le regard de l’infirmier posé sur lui. Il laissa passer une seconde, pour maintenir Claire dans l’incompréhension, puis frappa:

- Il est mort, Marco. Lui, plus personne ne peut rien pour lui, plus personne ne peut le sauver, et même plus personne ne s’inquiétera jamais pour lui.

Claire ne cachait pas sa surprise.

- Marco? Marco du… Elle se reprit : Marco, celui avec qui tu prenais des cours trois fois par semaine?

Il acquiesça.

- Et tu sais pour quoi il est mort?

Claire attendit la réponse.

- Pour te ramener ton David vivant. Alors tu vois, ça m’énerve que tu tires la tronche juste parce que David ne pète pas la forme.

Elle cligna des yeux, se servit un verre d’eau. Elle avait l’air d’avoir du mal à encaisser le reproche implicite.

- Mais bon, tu pouvais pas savoir, je suppose.

- Non, je ne… Je ne savais pas.

- Alors voilà, maintenant tu sais.

Il se remit à manger alors que ni Sam ni Claire ne touchaient à leur assiette.

Après quelques instants, Claire parla à nouveau :

- Je me souviens que vous vous entendiez bien, lui et toi, non?

Il y avait encore une agaçante pointe de condescendance dans sa voix.

- On était devenus quasiment amis, fit-il en déchirant un morceau de pain.

- Ca a dû te faire bizarre quand tu l’as appris?

- Quand je l’ai appris??

C’était trop beau, elle n’était pas au courant, il allait pouvoir lui donner le coup de grâce. Il sentit le regard intense de Sam dans sa direction quand il répliqua, d’une seule traite :

- J’y étais, je l’ai vu mourir sous mes yeux, sans rien pouvoir faire. Alors oui, ça m’a fait bizarre, oui.

Claire se décomposa. Après de très longues secondes, elle balbutia:

- Je… Mince. Je ne… Merde, je savais pas. Je sais pas quoi dire.

Il avait réussi, elle le regardait maintenant d’une tout autre manière.

- Alors ne dis rien. Et surtout, arrête de me prendre pour un débile qui ne comprend rien à la vie.

Après cette dernière pointe d’agressivité, toute la tension accumulée retomba d’un coup, et il se sentit complètement vide. Il lutta contre une soudaine envie de pleurer. Pas devant elle, ni devant Sam.

- Je ne te prends pas…. protesta-t-elle.

Elle s’arrêta d’elle-même.

Il but un peu d’eau, et se calma un peu.

- Je ne savais pas, dit encore Claire.

- Ne pas savoir, ça n’est pas une excuse.

- Je n’ai pas dit que c’en était une…

- Eh ben avant de juger les autres, renseigne-toi.

Elle fit un signe de la tête pour dire qu’elle avait compris. Il sentait qu’elle avait des questions à lui poser sur ce qui s’était passé, et qu’elle n’attendait qu’une chose : que Sam parte, pour qu’elle puisse les poser. Il n’avait pas envie de lui répondre, ni même de se retrouver seul avec elle. Il aurait voulu la faire partir, elle.

- C’est comme ce matin quant tu avais décidé que Sam était un … Un je sais pas quoi, un pervers, un manipulateur.

Sam murmura une protestation.

- Je n’ai jamais dit ça, s’indigna Claire.

- Jarvi, elle n’a pas dit ça.

- Non, mais tu le pensais. Hou, le vilain, il est homo, il le cache, et il attire chez lui un garçon débile et naïf.

Et comme Claire allait démentir, il parla à sa place:

- Eh ben tu sais quoi? Sam, je peux lui dire?

Sam ouvrit les deux mains devant lui, l’air de dire « c’est toi qui vois ». Mais son regard semblait lui demander si c’était vraiment une bonne idée.

Claire, intriguée, attendait.

- Sam m’avait invité à dormir sur son canapé. Mais j’ai dormi dans son lit. Et d’ailleurs on n’a pas fait que dormir.

L’expression de Claire fut indéchiffrable pendant un instant.

- Mais si tu crois que c’est lui qui a manigancé tout ça, t’as tout faux. Il n’était pas vraiment d’accord, d’ailleurs. Je lui ai forcé la main pour qu’il m’invite chez lui, tu pourras lui demander…

Claire tourna son regard vers Sam qui confirma de la tête.

- … Et pour le reste aussi, je lui ai un peu forcé la main.

Claire encaissa en silence sans cacher complètement sa surprise. Il dit à mi-voix, à destination de l’infirmier:

- Et quand je dis la main…

Ce qui pouvait s’interpréter comme on voulait : il aurait bien ajouté autre chose mais Sam l’en dissuada :

- C’est bon, on a compris.

Claire aussi, avait compris l’essentiel. Elle laissa prudemment passer un instant de silence supplémentaire, puis elle résuma:

- Donc en gros, la leçon du jour, c’est : Claire a des préjugés sur les gens et il faut qu’elle se renseigne avant de juger.

Et comme Jarvi ne voyait pas quoi dire, elle conclut:

- C’est noté.

Son ton était un peu amer, et il se sentit mal à l’aise.

- Et donc si je comprends bien, aussi, vous aviez prévu de vous retrouver tous les deux, et je suis de trop, non?

Jarvi s’impressionna lui-même : pour une fois dans sa vie, il avait exprimé son mécontentement sur la façon dont on le traitait, et avait réussi à faire changer le comportement d’une personne à son égard. Il y avait peut-être des manières plus diplomates de le faire, mais au moins, il avait osé s’affirmer. C’était sûrement une sorte d’effet Marco.

Il entendit Sam arrondir les angles:

- Non, non, tu es la bienvenue, je suis content d’avoir fait ta connaissance. Je regrette que ça se passe de façon désagréable, je crois que Jarvi en avait gros sur le coeur, c’est tout.

Elle eut un petit sourire courageux:

- Non, mais il n’a pas complètement tort. C’est bien de dire les choses.

Leurs efforts de politesse conjoints lui donnèrent soudain l’impression d’être une brute mal élevée. Il tenta:

- Je… C’est vrai que je n’ai pas été très délicat dans mes propos. J’avais besoin que ça sorte, ajouta-t-il en matière d’excuse. Mais c’est vrai que tu ne pouvais pas savoir.

Il y eut ensuite un petit silence pendant lequel il n’osa regarder ni l’un ni l’autre et se sentit lamentable.

Sam proposa enfin :

- Je vais vous laisser, j’ai plusieurs choses à faire. A mon avis, vous avez des choses à vous dire.

Il se leva et ajouta à l’intention de Jarvi:

- Si tu veux, on peut se retrouver au café d’ici une heure?

Jarvi accepta d’un hochement de tête ce qui ressemblait à un rendez-vous. Il se doutait que l’infirmier n’avait rien de très urgent à faire, mais au moins, cela laissait à Jarvi le temps de parler seul avec Claire des derniers événements, et il pourrait ainsi retrouver Sam l’esprit plus tranquille.

Il prit le temps de lui donner des précisions sur la mort de Marco et ce qu’il savait de David, en passant sous silence les détails les plus sordides entendus lors du debriefing.

Il sentit qu’elle avait des interrogations au sujet de sa nuit chez Sam, mais elle se contenta d’une question prudente:

- Tu sais ce que tu fais, avec ce type?

- Je crois bien.

Ce qui était à peu près la vérité.

- Mais tu n’avais pas une copine?

- Oui, reconnut-il.

Il n’ajouta rien. Il ne voyait pas quoi ajouter.

Elle ne sut quoi dire d’autre, et finit par conclure:

- Bon, eh bien en tout cas merci.

- Hein? Merci pour quoi?

Son sourire le surprit:

- Pour avoir pris le temps de parler avec moi, pour… aussi, pour m’avoir parlé franchement. Je ne te connaissais pas comme ça. Je… J’aime bien les personnes qui parlent de façon directe.

- Oui, fit-il, mais je crois que j’y suis allé un peu fort.

- Non, tu avais raison.

Il sentait qu’elle ne le regardait plus comme un gamin mais comme un ami. Ou au moins, comme une sorte d’égal. Il lui rendit son sourire.

Il avait tout à coup envie de lui prendre la main, mais ça ne se faisait pas. Au lieu de cela, il dit:

- En tout cas, ce n’est pas tout le monde qui est prêt à entendre les choses.

Elle reçut cela comme un compliment, et à la grande surprise de Jarvi, elle se leva et vint lui planter une bise sur la joue.

la suite

Author: tiecelin
• Samedi, juin 12th, 2010

… Et c’est de nouveau le temps des confitures de cerises.

Les mois ont passé, Brindille a repris du service, Kitty a terminé sa nouvelle.

Ici, rien de nouveau depuis février. C’est très frustrant, peut-être  pour vous également, éventuels lecteurs de passage. Je me suis retrouvée coincée dans cet échange bizarre entre Seram et Claire, dans le café en face de l’hôpital, et je me rends compte que Seram est tout sauf simple à définir, surtout à travers les yeux de Jarvi qui n’est pas en mesure de comprendre ce qu’il a été et ce qu’il est en train de vivre.

Histoire de débloquer mon inspiration, je me suis lancée dans une fanfic – ma première fanfic, quelle émotion – sur un forum spécial slash : le Monde du Slash (je vous laisse chercher, si vous le souhaiter). Plus exactement, j’ai repris la suite d’une fanfic commencée sur le forum et initialement intitulée par son auteur la douleur d’un masque. On y retrouve DiNozzo et Gibbs, de la série NCIS. La publication sur un forum oblige à des messages plus fréquents, donc à produire rapidement. Du coup, je me mets un peu moins la pression sur la trame de l’histoire et la vraisemblance, encore que… et j’essaye d’écrire de façon plus spontanée. Autre contrainte : la fic est classée -13 ans, ce qui va me poser problème au moment crucial. Comment faire passer l’émotion d’une relation adulte sans partager les détails qui vont avec? Un défi qui me plaît.

Il me reste un ou deux morceaux à écrire, après quoi je tenterai, sur ma lancée, de faire évoluer l’Asphalte.

Category: Vrac  | Tags: , , ,  | One Comment
Author: tiecelin
• Dimanche, février 07th, 2010

Tes soucis, ton mal

m’en charger et les cacher

derrière les montagnes

L’Asphalte 13 est en cours. J’ai des problèmes avec Seram dont les réactions ne sont pas toujours cohérentes. Je cogite aussi le morceau qui suivra l’Asphalte et qui devrait donner le point de vue de Claire, mais s’il s’annonce trop mal, je passerai peut-être directement à un autre, centré sur un des garçons.

Category: Poésie  | Tags: , ,  | Leave a Comment
Author: tiecelin
• Lundi, décembre 28th, 2009


Les autres morceaux

Jarvi trouva Claire assise à côté du lit de David endormi. Elle lui tenait la main pensivement, et eut l’air contente de pouvoir parler à quelqu’un.

- J’ai pris le relais de Monsieur Barazki, à sept heures et demie, il est allé dormir un peu, expliqua-t-elle.

Jarvi n’avait pas voulu lui faire peur, mais il avait vite compris que David n’allait pas vraiment mieux. Il semblait dormir paisiblement, mais si Barazki avait passé la nuit auprès de son fils, c’était plutôt mauvais signe, non ? Et puis, en s’approchant du lit, Jarvi avait vu, à travers l’espèce de chemise de nuit bleue translucide et à usage unique qui tenait lieu d’uniforme aux patients en milieu hospitalier, les petites électrodes adhésives oubliées sur le haut du torse de David.

Rester en observation pour la nuit pendant qu’on faisait «quelques analyses», comme c’était prévu initialement, n’impliquait pas un monitoring des fonctions cardiaques, sauf en cas d’aggravation dramatique de l’état du patient nécessitant un passage en soins intensifs ou en réanimation.

- Ils ne t’ont pas dit s’il allait pouvoir sortir aujourd’hui ?

- Non, ils n’ont rien dit. Mais… tu sais, j’ai l’impression qu’il va devoir rester encore cette nuit.

Elle avait l’air calme et résignée. De toute façon, Jarvi s’imaginait qu’après avoir été séparée de lui pendant des semaines, elle était plutôt soulagée de le voir sur un lit d’hôpital.

- Et toi, tu vas bien ?

Clair fut surprise par sa question. C’était peut-être un peu indiscret. Ou trop direct. Il s’en voulut de sa maladresse habituelle.

- Oui, ça va, merci.

Elle avait répondu en souriant gentiment, et il la soupçonna de prendre avec lui le ton patient et bienveillant qu’on prend pour répondre à un enfant qui aurait posé une question incongrue.

Il essaya de s’expliquer.

- Comme tu étais partie hier avec une infirmière dès notre arrivée, et que je ne t’avais pas revu, je me demandais si tout allait bien.

- Ca va, répéta-t-elle.

Il abandonna ses efforts, et s’assit sur une chaise laissée libre. Il était plus de huit heures et demie. Il se demanda si Sam serait au rendez-vous à dix heures, ou s’il avait menti.

Claire n’avait apparemment pas envie de parler. Il ne la connaissait pas bien, et se demanda si c’était à cause de sa question, ou si c’était pour ne pas réveiller David. En ce qui le concernait, c’était aussi bien de ne pas avoir à faire la conversation, mais il espérait qu’elle n’était pas fâchée ou contrariée, surtout s’ils devaient passer une partie de la journée au même endroit.

Il décida d’aller faire un tour.

- Je vais essayer de me trouver un café ou quelque chose.

Claire hocha la tête, sans le regarder. Il proposa :

- Tu veux quelque chose ?

Elle tourna la tête vers lui pour répondre :

-Non, c’est gentil, merci.

Elle avait pris son sourire bienveillant, à nouveau.

Il quitta la chambre et se dirigea vers le bout du couloir en espérant ne pas croiser son père. Il avait besoin d’avoir un peu la paix.

Il s’installa près d’une des machines à boissons du rez-de-chaussée avec un thé sucré et se demanda à nouveau si Sam allait venir comme il l’avait dit.

S’il était là, Jarvi allait-il oser lui demander de passer une nouvelle nuit chez lui ? Cela dépendait. Si Sam arrivait à nouveau à le mettre à l’aise et à lui donner envie d’être lui-même, Jarvi risquait de se laisser tenter. En fait, c’était un peu ce qui s’était passé la veille.

Par contre, s’il se protégeait derrière son ton ironique, et ses petites moqueries, oh, pas vraiment méchantes, mais qui lui permettaient de ne pas répondre réellement aux questions, s’il jouait son jeu d’acteur en somme, eh bien… Jarvi ne savait pas si c’était une bonne idée d’aller passer une seconde nuit chez lui. Surtout que, cette fois, il lui serait difficile de refuser un moment d’intimité, dans son lit ou dans son séjour – surtout que Jarvi n’aurait peut-être pas le courage de refuser.

D’un autre côté, dormir sur un lit d’appoint à deux mètres de son père, ici à l’hôpital ou chez son ami médecin, ça n’était pas une perspective ravissante non plus. S’il arrivait à dormir, évidemment…

Comme c’était compliqué.

Une autre question le turlupinait. Bien qu’il fasse entièrement confiance à Sam sur ce point, il craignait que son père ne soupçonne quelque chose en voyant l’infirmier sur les lieux alors qu’il était en repos.

Il préférait que Sam et lui ne se croisent pas : il avait l’impression, qui tenait presque de la superstition, que s’il les avait dans le même champ de vision, il n’arriverait pas à concilier d’un côté son existence telle que son père la connaissait, et de l’autre côté la relation qu’il avait nouée avec Sam.

Il essaya de s’expliquer d’où lui venait ce sentiment. Comme si les deux étaient totalement inconciliables, en fait. Comme si les deux réalités qu’ils engendraient ne pouvaient coexister sur un même plan.

Comme si chacune de ces deux personnes occasionnait chez lui une façon d’être bien spécifique, et que les deux Jarvi ne pouvaient coexister dans le même corps, ni dans le même cerveau.

Sa soirée et sa nuit chez Sam l’avaient-ils donc rendu si différent ? Il ne se sentait pas transformé, pourtant. S’il devait tirer un bilan de cette nuit, il était un peu embarrassé de découvrir qu’il avait pu coucher avec un garçon. Il en était peut-être un peu fier, aussi. Après tout, cela contribuait à prouver que sa réputation de loser et d’éternel puceau, qu’entretenaient certains à l’Ecole, était complètement à côté de la vérité. Etre capable d’avoir une aventure d’une nuit, et avec un homme en plus, avait quelque chose d’anticonformiste, et de subversif, qui lui plaisait bien.

Il y avait quand même autre chose. Il avait rencontré un homme qui l’avait attiré, et pas seulement pour son corps. Il y avait chez Sam quelque chose d’intéressant et d’attirant, difficile à définir. Jarvi l’avait trouvé… non pas séduisant, parce qu’il ne cherchait pas à plaire. Ni chaleureux, parce qu’il avait une tendance délibérée au cynisme et à l’ironie. Malgré cela, il était… Il était attachant. En tout cas, lui Jarvi, s’était attaché. Ce qui, d’après Sam, était con. Mais entre ce que Sam disait et ce qu’il pensait, il semblait y avoir un sacré mur.

Que Jarvi allait essayer de sonder si Sam venait.

Sur le coup de dix heures moins le quart, ne tenant plus en place, Jarvi remonta jusqu’à la chambre de David. Son père avait rejoint Claire.

Comme le voulaient leurs habitudes, il prononça en premier :

- Bonjour.

- Bonjour.

Les formalités du jour accomplies, son père se désintéressa de lui.

Histoire de se donner un peu de temps libre sans qu’on se demande ce qu’il faisait, Jarvi annonça :

- Je dois retrouver Seram tout à l’heure. Il sera de passage vers dix heures.

Comme son père n’émettait pas d’objection, Jarvi en profita pour poser la question fatidique :

- Si on doit passer encore une nuit ici, je peux dormir à nouveau chez lui ce soir ?

Après une seconde de réflexion, Clark répondit :

- Oui, s’il te le propose.

Toujours à cheval sur les convenances. S’il savait… Mais cela ne gênait pas Jarvi : il avait l’accord paternel, c’était l’essentiel.

- Claire, tu devrais aller avec lui, ça te ferait du bien de sortir un peu d’ici.

Claire leva les yeux vers Clark, qui pointa son menton vers David :

- Tu sais, il ne va pas se réveiller tout de suite.

Elle hésita, puis se leva lentement :

- D’accord.

Elle n’était pas enthousiaste.

Jarvi ne l’était pas non plus : la présence de Claire n’allait pas lui laisser les coudées franches avec Sam. Mais il ne pouvait pas protester.

- On ira prendre un café, dit-il histoire de dire quelque chose, alors qu’elle récupérait son manteau avant de sortir.

Une fois dans le couloir, elle demanda :

- C’est qui, Seram ?

- Il est infirmier, il travaille dans ce service, mais aujourd’hui il est en repos. Il m’a tenu compagnie hier matin, et puis il m’a invité à dormir à son appart.

Il avait choisi ses mots prudemment et espérait que rien ne transparaissait. De toute façon, Claire n’avait pas l’air de l’écouter avec attention.

Ils descendirent jusqu’au rez de chaussée. Ils allaient arriver à l’entrée principale quand Claire s’excusa le temps d’aller aux toilettes, et il patienta aussi calmement qu’il put. De toute façon, ils étaient en avance.

Enfin, ils parvinrent à l’entrée, et Jarvi, traversé à la fois par la joie et par une sorte d’appréhension trouble, reconnut le dos de Sam, adossé à un des bacs à fleurs.

- Salut ! fit-il pour attirer son attention.

Sam se retourna, et fut visiblement pris de court par la présence de Claire. Il y eut une seconde de flottement, après laquelle Jarvi décida de procéder aux présentations :

- Claire, voici Seram, qui m’a invité chez lui hier soir.

Sam sourit poliment.

- Voici Claire, tu as dû la voir hier, continua Jarvi.

- Oui, je me souviens, fit Sam.

Il serra la main que Claire lui tendait, et dit simplement avec son grand sourire désarmant :

- Je m’appelle Seram, mais tout le monde m’appelle Sam.

Jarvi se souvint qu’il avait prononcé exactement les mêmes mots la veille. Ca devait être sa phrase fétiche pour mettre tout le monde à l’aise, ou quelque chose comme ça.

Une demi-seconde plus tard, il remarqua que la phrase n’avait pas sur Claire l’effet escompté. Elle avait froncé les sourcils et s’était un peu crispée, mais elle ne dit rien.

Sam les mena jusqu’au café où lui et Jarvi avaient discuté la veille, et ils reprirent la même table. Il demanda :

- Café, thé ?

Puis il alla commander les boissons à la femme derrière le bar pendant que Claire et Jarvi s’asseyaient côte à côte.

Claire n’avait pas retiré son manteau. Elle n’avait pas l’air à l’aise et Jarvi ne comprenait pas pourquoi.

Sam s’assit en face d’eux. Il avait dû remarquer quelque chose lui aussi, car il s’adressa directement à Claire :

- Quelque chose ne va pas ?

Elle le jaugea du regard en silence suffisamment longtemps pour que ce soit délibérément irrespectueux. Jarvi ne l’avait jamais vue comme ça.

Comme Sam ne disait rien et attendait, elle commença :

- Je ne suis pas du genre à faire de la diplomatie alors je vais y aller directement.

Jarvi ne put s’empêcher de penser que pour ce qui était du franc-parler, elle ne pouvait pas mieux tomber. Sam aussi esquissa un petit sourire.

Claire continua :

- Est-ce que vous avez dit à Jarvi que vous êtes homo ?

A suivre.

Category: Ailleurs, l'Asphalte (en cours)  | Tags: , , , ,  | Comments off
Author: tiecelin
• Mercredi, décembre 23rd, 2009

J’essaye de poster le 12b dans la semaine.


Les autres morceaux

- Tu comptais partir sans dire au revoir ?
Même tout juste sorti du lit et sans sa dose de caféine, Sam avait déjà son petit ton sarcastique. Il disparut dans la cuisine sans attendre la réponse et mit en route la cafetière.
Jarvi termina de fourrer les piles de linge repassé dans un grand sac avec un léger soulagement : quelques instants plus tôt, il s’était demandé s’il devait réveiller l’infirmier avant de partir, ou lui laisser un petit mot – et lequel ? Ou partir sans un mot.
Il avait récupéré ses quelques affaires et était prêt à partir, mais il laissa Sam boire quelques gorgées de café avant de lui répondre.
- J’hésitais à te réveiller. Tu dormais bien.
Il s’en voulut de dire cela comme s’il se cherchait une excuse. Il aurait voulu lui poser des questions, lui parler de la nuit, mais n’en trouvait pas le courage.
- Tu n’as rien oublié ?
Sam n’avait pas l’intention de faire traîner leur conversation. Il était peut-être pressé de se retrouver seul chez lui. Jarvi n’avait pas l’intention d’être un encombrement, et c’était aussi bien s’il n’avait pas à s’éterniser, mais être évacué aussi rapidement avait quelque chose d’un peu blessant.
- Je passerai à l’hôpital tout à l’heure, vous serez sûrement encore sur place ?
- Sûrement.
Peut-être qu’il aurait l’occasion de lui parler un peu plus. De lui faire part de sa sensation de malaise et d’insatisfaction. De cette impression d’être resté sur sa faim.
- Si tu ne veux pas, dis-le.
- Si, si, assura Jarvi. Mais… Ca t’arrive souvent d’y aller un jour où tu ne travailles pas ?
- Parfois. Pourquoi, tu as peur que j’attire l’attention ? Sur toi ?
Une petite pointe de moquerie.
- Non.
- Sinon, on se retrouve dehors. Dix heures devant l’entée, ça te va ?
- Disons entre dix heures et dix heures et demie.
- OK.
- Et interdiction de fumer en m’attendant.
- Je vais essayer.
- Il est où ton paquet ?
Jarvi récupéra le paquet et le glissa dans sa poche en se demandant pourquoi il faisait cela.
- Tu n’as rien oublié dans la chambre?
- Non.
- Ah, j’allais oublier. Je te parlais hier d’un livre bien fait sur le stress post-traumatique. Attends.
Il disparut dans la chambre. Jarvi se sentit obligé de le suivre.
Sur la vingtaine de livres empilés le long du mur, au moins la moitié était en anglais. Sam en prit un parmi ceux qui étaient en français, le feuilleta.
- Tiens, celui-ci est bien.
Jarvi avait ouvert entrouvert un livre au hasard. Il remarqua de nombreuses annotations dans les marges, d’une drôle de petite écriture qui ne pouvait être que celle de l’infirmier. Il essaya de les déchiffrer sans les comprendre. seep156 , = p. ?, askfé, eg ?
Sam lui prit le livre des mains un peu rapidement.
- Celui-ci est trop complexe, et puis c’est un ouvrage américain, fit-il en le reposant. Bon, ça t’intéresse, ou pas ?
Jarvi refusa de prendre le livre qu’il lui tendait.
- Je crois que je ne le lirai pas, de toute façon.
Il sortit de la pièce, prit ses affaires dans l’entrée et se retourna, se préparant à lui dire quelque chose pour prendre congé, mais Sam était déjà derrière lui en train de tourner la clé dans la serrure.
- A tout à l’heure ? demanda-t-il en ouvrant la porte.
- A tout à l’heure, répondit Jarvi.
Il était à peine sur le palier que la porte blindée se referma derrière lui. Il soupçonna tout à coup Sam de lui avoir fait croire à un rendez-vous plus tard pour simplifier leur séparation.
Derrière lui, il entendit distinctement la clé tourner à nouveau dans la serrure.
Peut-être que c’était cela qui l’avait déçu cette nuit. Sam se protégeait, ou le protégeait. Il lui avait ouvert sa porte temporairement, mais ce qui se trouvait derrière ne lui appartenait pas, et restait caché. Il ne s’était pas confié, il refermait cette porte comme une petite parenthèse… sur quoi ? Sur une soirée cul sans lendemain? C’était ça, ce qu’il représentait pour Sam ? Un plan cul ?
En reprenant le chemin de l’hôpital dans la fraîcheur du matin, il se sentit encore plus seul que la veille à la même heure sur le parking.
Il aurait dû écouter la mise en garde de Sam hier soir. Après toutes les possibilités ressenties la veille dans ses bras, et sur son canapé, c’était douloureux d’accepter que ça n’aille pas plus loin. D’ailleurs dans la chambre, déjà, cette nuit, après les confidences et un petit échange, il n’y avait plus eu que le corps de Sam. Son esprit, ou… quoi que ce fût, ce qu’il avait au fond de lui et qui avait semblé si chaleureux, était ailleurs. Il s’était retranché à l’intérieur.

Category: l'Asphalte (en cours)  | Tags: ,  | Comments off
Author: tiecelin
• Mardi, novembre 24th, 2009


un enterrement
tous les départs précédents
qu’on pleure à nouveau


Category: Poésie  | Tags: ,  | Leave a Comment
Author: tiecelin
• Lundi, octobre 05th, 2009

Encore un week-end sans publier.

Je me déteste à chaque week-end qui passe sans que je vienne écrire la suite. Bien sûr,  j’ai besoin de faire mûrir les morceaux dans ma tête avant d’écrire, mais je sais aussi que plus je laisse passer de temps entre deux morceaux, plus c’est dur de m’y remettre.

Category: Vrac  | 4 Comments
Author: tiecelin
• Jeudi, août 20th, 2009

Un morceau dont je n’arrive pas à être vraiment satisfaite.
Le gros ennui, avec l’Asphalte, c’est que tout se passe sur une durée de temps très courte, donc je ne fais que dérouler l’histoire en linéaire, presque heure par heure, et c’est un peu morne. Mais je ne vois pas comment faire autrement.


Les autres morceaux

Marco avait le sourire serein de ceux qui ont déjà réalisé leur rêve d’enfant.
- Quand j’étais petit, avait-il un jour raconté à Jarvi, je voulais être le héros qui sauve les gentils et qui n’a pas peur des méchants.
Après son bac, il avait tenté sa chance à la Légion étrangère, puis avait réussi à intégrer le GAIAD. Pas plus mal, selon lui. Et l’intervention à distance impliquait parfois des séjours à l’étranger qui satisfaisaient son goût de l’aventure.
- Et tu sais, j’ai déjà sauvé deux vies.
Cela lui suffisait. Son idéal de gamin coïncidait avec la vie qu’il menait. Le Groupe avait parfait ses techniques de combat, et lui procurait non seulement le matériel nécessaire, mais aussi une équipe solide et fraternelle, et surtout, ce qui était le plus important : les occasions de venir en aide aux victimes et de faire reculer les méchants.
Ce jour-là, il venait de participer à une opération assez tranquille, qui consistait à réceptionner David et à le ramener en sûreté. Il avait donc son sourire tranquille en s’apprêtant à prendre le volant. Juste avant que les coups de feu ne soient tirés.
Ce qui paraissait complètement incompréhensible, c’est que le craquement de la vitre retentissait au moment même où Marco tombait. D’ailleurs, peut-être que Jarvi n’avait entendu le bruit de la vitre brisée qu’après avoir vu jaillir le sang du cou de Marco. Les deux se mélangeaient.
Sur le visage de Marco, il y avait de la surprise. Peut-être que lui n’avait pas entendu le bruit. Mais en voyant le sang qui giclait, il avait bien dû comprendre qu’il lui était arrivé quelque chose de grave.
Clark l’avait repoussé de côté pour prendre le volant, et Jarvi lisait sur le visage de son ami un terrible appel à l’aide. Pourtant, il devait savoir qu’on ne pouvait rien pour lui. Dans le cas d’une hémorragie au niveau d’un bras ou d’une jambe, on pouvait tenter de faire une compression. Mais quand c’était le cou…
Le craquement de la vitre, le sang, le regard de Marco qui lui demandait quelque chose. Il avait plaqué sa main sur son gilet, contre sa poitrine, comme s’il avait eu du mal à respirer. Les doigts qui dépassaient de la mitaine avaient griffé le tissu. Il avait voulu parler mais les mots n’étaient pas sortis.
Le bruit de la vitre revenait, encore et encore. Le regard, l’appel muet. La crispation de sa main, les doigts tachés de sang. Ses yeux qui luttaient pour demander quelque chose.
La flaque de sang. Les yeux vides.

Jarvi se réveilla en sursaut. Il s’assit, et essaya de calmer les battements de son cœur en se forçant à respirer lentement. Dans la lueur qui provenait du couloir, il vit Sam, les yeux ouverts, tendre le bras pour allumer la lampe de chevet. Une lumière chaude éclaira le lit et ses environs.
- Cauchemar ?
- Oui.
- Tu veux me raconter ?
- Non.
- Ah.
Jarvi se passa la main dans les cheveux, dans l’espoir illusoire d’effacer plus rapidement les images que son cerveau lui avait passées en boucle.
- C’est pour ça que tu ne voulais pas venir dormir ? Tu avais peur de faire un cauchemar ?
Jarvi ne répondit pas. A quoi bon ? Sam avait déjà les réponses.
- Tu sais, ça ressemble drôlement à un stress post-traumatique.
Qui utilisait encore l’adverbe drôlement ? Sam avait vraiment des expressions bizarres.
- Si je dis ça, c’est parce que tu n’es pas le premier cas que je vois.
Il allait sans doute vouloir expliquer, donner des détails. Tant mieux, comme ça Jarvi finirait de se réveiller. Il était presque cinq heures : pas question d’essayer de se rendormir, de toute façon. Autant ne pas passer seul ce qui restait de nuit.
- Tu sais ce que c’est, le stress post-traumatique ?
- Je sens que tu vas me l’expliquer.
Sam n’en fit rien. Il lui montra les livres empilés le long du mur.
- J’ai plusieurs livres sur le sujet. Si tu veux, je peux t’en prêter un qui est bien fait.
Jarvi n’avait aucune envie de se mettre à lire. De toute façon, il en savait déjà suffisamment sur le sujet. Il craignait que Sam ne replonge dans le sommeil et ne le laisse seul avec son petit film d’horreur privatif, mais ne voyait pas comment prolonger la conversation.
Par bonheur, Sam se souleva, s’appuya sur un coude, et se frotta les yeux.
- Il y a quelque chose qu’il faut que tu fasses.
Son ton impérieux intrigua Jarvi.
- Dès que tu en as l’occasion, il faut que tu puisses en parler à un professionnel.
- Mmh. J’y penserai.
- Je suis sérieux. Plus tu attends, plus ça sera compliqué. A la première occasion, il faut que tu en parles avec quelqu’un. Psychologue, psychiatre… ou même un médecin. Quelqu’un qui sache t’écouter, en tout cas. Et qui prenne le temps de le faire.
Jarvi réfléchit. Il n’était pas question d’en parler avec son père, et il ne connaissait pas assez bien Barazki pour savoir s’il saurait prendre le temps de l’écouter attentivement. Ce serait assez bizarre, de se confier à lui.
Sam insista :
- Tu me promets de le faire ?
- C’est important que je te le promette ?
Sam regarda le mur en face du lit.
- J’aimerais bien. C’est important que tu le fasses. Il faudrait que tu lises ce livre, tu comprendrais pourq…
- OK, interrompit Jarvi. Ecoute, je ne le ferai peut-être pas à la première occasion qui se présentera, mais… je te promets de ne pas en laisser passer plus de trois. Ca te va ?
- Pas plus de deux, tenta Sam.
Jarvi accepta.
- OK. C’est promis.
Il s’aperçut qu’il était en train de sourire.
Il venait de faire une promesse à Sam et cela le mettait presque de bonne humeur. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Il fronça les sourcils. Etait-il en train de s’attacher à lui ? Et si oui, devait-il s’en inquiéter ?
Il n’avait pas de réponse. Peut-être que Sam, lui, en avait. Mais il ne pouvait pas les lui demander.

* * * * *

- C’était à propos de Marco ?
- Hein ?
Jarvi pensa trop tard à cacher sa surprise.
- Ton rêve. C’était à propos de Marco ?
Jarvi ne chercha pas à nier. A nouveau, Sam posait une question dont il avait déjà la réponse.
- Cet après-midi, à l’hôpital, tu as dit son nom en dormant.
Pour prendre le temps de masquer son malaise, Jarvi accusa :
- Tu m’as regardé dormir !
- Non, je t’ai regardé t’endormir, mais après je me suis endormi à côté. Je n’ai pas fait exprès. C’est ton rêve qui m’a réveillé.
Jarvi essayait de se souvenir du moment où il avait cédé à la fatigue. C’était difficile.
- Du coup, je me suis levé, je t’ai mis un petit mot et je t’ai laissé dormir tranquille.
Bon. Sam avait l’air sincère. Et puis, tant qu’il ne lui posait pas plus de questions sur son rêve…
- D’ailleurs, tu sais, reprit Sam…
- Mmh ?
- C’est parce que tu as prononcé ça que… que je me suis dit que j’allais te parler de moi.
Hein ? Jarvi le regarda. Grands yeux ouverts, sourire candide. Ah, il parlait de leur discussion dans le parc.
Jarvi balbutia :
- Oui, mais… Marco… Je n’étais pas amoureux de lui. Ce n’était pas mon ami. Mon petit ami, je veux dire.
- Ah.
Ce qui était bien avec Sam, c’est qu’il acceptait ses réponses sans exiger davantage d’informations. Jarvi ressentait comme un apaisement d’être… D’être quoi ? D’être simplement écouté. L’infirmier avait raison, cela lui ferait du bien de parler de Marco avec quelqu’un.
Il s’allongea, regarda le plafond où la lampe dessinait une forme arrondie de couleur dorée.

- Je suis désolé.
Les mots de Sam sonnaient comme une conclusion à leur échange : là encore, il n’y avait aucune obligation d’y répondre.
Il avait sûrement compris. Il comprenait beaucoup. Comment faisait-il?
Jarvi réalisa qu’il avait utilisé l’imparfait. Pas compliqué, de comprendre que Marco était mort. Ni que Jarvi tenait à lui. En quelques mots, Jarvi en avait dit beaucoup trop. Et encore… Peut-être que ce qu’on ne disait pas était encore plus facile à comprendre que ce qu’on disait.
Il chercha à nouveau le regard de Sam et le rencontra immédiatement, attentif et grave. C’était presque inquiétant, d’être lu comme un livre. Il préférait quand Sam se contentait de l’écouter.
Pour faire diversion, il tenta de feindre l’incompréhension:
- Désolé de quoi, de t’être trompé pour Marco et moi, ou d’avoir cru que j’étais homo ? Parce que moi je suis désolé de croire que t’avais raison à ce niveau-là.
- Tu dis n’importe quoi, arrête, ça ne te va pas du tout… Et d’ailleurs, homo ou hétéro, je n’en sais rien. C’est juste des mots, tu n’es pas obligé d’appartenir à une catégorie.
- Si c’est parce qu’il y a eu Anita, ne t’embête pas, c’est pas la peine, c’était plutôt la cata entre elle et moi.
Sam ne répondit rien à son aveu à demi sincère. Il avait reposé sa tête sur son oreiller et fixait le plafond. Un petit silence s’annonça.

Redoutant soudain que Sam ne se rendorme, Jarvi demanda :
- Au fait, c’est vrai que tu me trouves beau ?
- Oui.
Jarvi savoura, jusqu’à ce que Sam ajoute :
- Tous les corps sont beaux. Je faisais du dessin avant, et quand on f….
Il s’interrompit et se redressa sur le coude pour observer la mine déconfite du plus jeune :
- Mais enfin, ne te vexe pas ! T’es un vrai gamin tout d’un coup ! Tous les corps sont beaux, mais surtout quand on a envie de les montrer. Tout à l’heure, tu étais beau parce que tu avais envie que je te voie. C’était… C’était touchant, et vraiment très beau.
Jarvi fut surpris de ne pas se sentir rougir. Il se tourna complètement, pour faire face à l’infirmier.
- C’est gentil.
- C’est la vérité.
Le visage de Sam était détendu, sérieux. Il s’offrait à son regard dans la lumière chaude de la petite lampe.
Cela ressemblait à une invitation. Et puis, même si ça n’en était pas une, il fallait profiter de ce qu’il leur restait de nuit.
Jarvi avança une main vers sa bouche et caressa sa lèvre inférieure. Elle était douce. Sam se laissa faire docilement.
- Ta bouche est très belle. J’ai envie de t’embrasser, je peux ?
- Euh… Pour tout dire, j’ai bien peur de ne pas avoir une haleine très fraîche.
- Alors, je vais poser ma bouche ailleurs, décida Jarvi d’un ton qu’il espérait coquin.
- Tu as envie ?
- Ca te surprend ? Oui, j’ai envie. Tu es fatigué ?
- Non…
Jarvi était pris de court.
- Tu ne travailles pas demain ? Enfin, tout à l’heure ?
- Non.
- Alors quoi, ça t’embête ?
- Non, non…
A cause de cette hésitation, Jarvi se demanda si Sam voulait aller plus loin que ce que lui voulait bien lui donner.
S’il voulait profiter du temps qu’il leur restait, il ne voulait cependant pas risquer de le décevoir. Il décida d’être prudent, et précisa :
- Tu sais, je suis désolé, mais je ne me sens pas prêt à faire plus… à faire plus que tout à l’heure.
- Tu parles de quoi ?
Sam était vraiment exaspérant. Il comprenait beaucoup de choses, mais parfois… !
- Tu sais bien. Je… Je n’ai pas envie que tu me touches partout. Tu…
- Ah, tu n’as pas envie que je t –
- Chhht ! Par pitié, ne le dis pas.
Jarvi ne voulait surtout pas entendre ce mot-là.
- Mais tu n’es obligé à rien. Je t’avais dit que je n’allais pas te forcer à quoi que ce soit. Que tu pouvais dormir chez moi en tout… C’est quoi l’expression ? En tout bien tout honneur.
Dans la bouche de Sam, l’expression désuète était un peu ridicule. Surtout en repensant à ce qu’ils avaient fait sur le canapé.
Ils eurent le même sourire amusé.
Jarvi se sentait à nouveau en confiance. Sam avait le don inexplicable de le faire se sentir bien, à l’aise – prêt à écouter ce que lui dictait son envie.
Il se rapprocha sous la couette et se serra contre lui. Son odeur, sa chaleur, son contact, la douceur de sa peau : tout l’accueillait. Jarvi caressa son visage, toucha ses cheveux noirs, repassa du doigt le tracé des sourcils, contourna les yeux mi-clos, caressa les ailes du nez, revint vers la bouche. Il effleura délicatement les lèvres, glissa un doigt dans la bouche, et rencontra la langue. Il s’écarta pour croiser son regard.
Il y avait dans les yeux de Sam quelque chose de brillant. Une émotion, ou bien du désir. Ou bien les deux ? C’était intimidant.
Sans le quitter des yeux, Sam repoussa la couette, se découvrant jusqu’aux hanches. Et comme Jarvi n’osait pas bouger, il prit une de ses mains et la posa sur sa peau.
- Touche-moi.
Le ton râpeux de sa voix déclencha chez Jarvi l’envie de lui donner ce qu’il avait de meilleur, de lui faire vivre un moment inoubliable. Il espérait en être capable.
Il s’aperçut qu’il avait la bouche ouverte, et la referma, puis s’appliqua dans ses caresses. Le corps de Sam était chaud malgré la fraîcheur de la pièce.
Jarvi réalisait seulement maintenant combien Sam aussi désirait qu’on le touche – autant que lui-même en avait eu envie tout à l’heure. Soucieux de répondre à son attente, il se mit à parcourir doucement sa peau. Son dos, ses épaules qu’il pétrit avec un peu de jalousie, ses pectoraux bien dessinés, son ventre, puis le creux de l’aine… Ils s’assirent tout deux, et Sam l’invita du geste à continuer pendant que lui-même parcourait du bout des doigts le dos de Jarvi. Il lui murmura à l’oreille :
- J’ai très envie, tu sais.
Jarvi le vérifia juste après en sentant son désir dur dans ses mains. Ce contact l’enflamma, et Sam dut à son tour le percevoir, car il s’empressa aussitôt de se courber et de prendre dans sa bouche, fiévreusement, le sexe de Jarvi.
Comme au début de la soirée, la chaleur humide de sa bouche était une sensation délicieuse. A nouveau, les caresses expertes de la langue, des lèvres, puis petit à petit les mouvements plus amples, rapides, appliqués mais précipités, lui mirent le feu aux joues et lui embrasèrent les reins.
Jarvi eut peur de tenir encore moins longtemps que tout à l’heure. Il s’écarta de quelques centimètres. Sam se releva, se serra à nouveau contre lui, déposant quelques baisers humides et appliqués dans son cou. Puis il lui demanda à l’oreille, sans le regarder :
- Et toi, tu aurais envie de me faire l’amour ?
Il y eut bien un commencement d’objection au niveau de son cerveau, mais il fut vite balayé par le désir fou de lire le plaisir sur le visage de Sam.
Bien sûr qu’il en avait envie. Il ne l’avait jamais fait, mais il en avait envie.
- Tu crois que je serai à la hauteur ?
Il avait de toute façon déjà pris sa décision.
- Bien sûr.
L’infirmier attendait de lui la permission de prendre du plaisir, et Jarvi la lui accorda. Il s’empara de sa bouche malgré une faible protestation. Il l’embrassa en s’efforçant de prendre son temps, mais le baiser devint vite insistant, puis brutal. Quand Sam gémit, Jarvi s’écarta de lui pour le regarder.

C’était une image magnifique, et pas seulement parce que Sam avait un corps superbe. La lumière chaude de la lampe donnait à sa peau un teint doré. Agenouillé au milieu du lit défait, une main entre les cuisses, son visage crispé sur une grimace presque douloureuse, il réclamait toute l’attention possible.
Il leva les yeux vers Jarvi.
- A mon tour. A mon tour de demander… s’il te plaît.

* * * * *

Sam avait été exigeant, demandant successivement à Jarvi d’être rapide, puis doux, puis brusque… Il avait fallu se plier à tous ses désirs. Jarvi avait lutté pour se contrôler suffisamment longtemps.
Sam avait joui enfin, suivi immédiatement après par Jarvi.
Il s’était levé presque aussitôt, l’avait délivré du préservatif devenu embarrassant, avait disparu dans la salle de bain, puis était revenu s’allonger sous la couette. Sans un mot, il avait mis ses bras autour de Jarvi.
Ou bien il était très bon acteur, ou bien il s’était endormi quasiment tout de suite.

Jarvi avait ensuite dormi un peu, sans que le visage de Marco ne vienne hanter son sommeil.